Vies tranchées : Les soldats fous de la Grande Guerre

Publié le 05 janvier 2011 par Litterature_blog
Ils s’appelaient Jean-Marie, Maxime, Gabriel, Louis, Augustin, Edmond ou Paul. Envoyés au cœur du maelström entre 1914 et 1918, ils en sont quasiment tous sortis vivants. Mais à quel prix ? Si les tranchées ne les ont pas tués, elles les ont rendus fous. Élaborés à partir des travaux d’Hubert Bieser sur les « pratiques soignantes, sociales et éducatives en santé mentale », les quinze cas présentés dans l’album par quinze dessinateurs différents montrent à quel point les troubles pouvaient être polymorphes : schizophrénie, éthylisme, hyperémotivité, idées de persécution, dépression mélancolique, confusion mentale, paralysie générale… Loin des ouvrages contemporains qui se focalisent sur les souffrances physiques des soldats de la première guerre mondiale, on s’attarde ici sur des troubles psychiques qui se sont révélés tout aussi dévastateurs.
Dans la préface de l’ouvrage, Hubert Bieser précise que si certains soldats ont été traumatisés par le déluge de feu et d’acier des bombardements et que d’autres ont été rendus fous par la peur ou épouvantés par l’absolue désintégration de leurs camarades, il y eu aussi des soldats fous qui l’étaient avant la guerre. Et d’ailleurs, plus le conflit durait et les « ressources humaines » s’amenuisaient, plus les commissions de réforme réexaminaient les cas d’inaptitude afin de recruter des civils dont l’état mental aurait pourtant justifié le fait qu’ils soient réformés : « Après l’effroyable massacre des débuts de la guerre en 1914 et 1915, on ne fait plus la fine bouche pour recruter des combattants ». Reste des vies brisées à jamais, une prise en charge indigne dans les asiles et, pour ceux qui auront la chance de voir leur diagnostique évoluer vers une possible guérison, le spectre d’un retour dans les tranchées dès la sortie de l’hôpital.
Au niveau graphique, premier constat, la couverture est superbe. Pour le reste, l’ensemble est évidemment très hétérogène. J’avoue d’ailleurs que sur les quinze dessinateurs présents, je n’en connais aucun en dehors de Munuera. Dans une interview publiée dans la revue DBD de décembre 2010, Huebert Biefer expliquait que beaucoup d’auteurs avaient au départ tendance à penser le poilu en termes de super-héros. Autre cliché concernant cette fois l’hôpital psychiatrique, la représentation des malades en pyjama restant au lit toute la journée alors qu’en fait, la plupart effectuaient des petits travaux dans l’enceinte de l’établissement et que les pyjamas étaient quasiment inexistants à l’époque. Il a donc fallu énormément d’échanges entre le spécialiste et les dessinateurs pour que le projet aboutisse : trois ans en tout !
Chaque histoire tient en quatre pages et si chacune aborde un cas différent, il y a une sorte de fil rouge que l’on retrouve tout au long de l’album à travers la figure d’Emile P., un soldat atteint de délires et d’hallucination qui aura alterné pendant le conflit les périodes à l’asile et celle sur le terrain des opérations. Trente-six pages lui sont consacrées au total, insérées entre les autres histoires. Cette petite trouvaille scénaristique permet de donner plus de densité à l’ensemble du recueil.
Vies tranchées, c’est une plongée effarante dans l’univers psychiatrique du début du XXème siècle. Aujourd’hui, dixit Hubert Bieser, « les fous, devenus malades mentaux, vivent chez eux, seuls, recevant quelques rares visites de contrôle, anéantis par les psychotropes, victimes de l’opprobre sociale ». Finalement, rien n’a réellement changé.
Vies tranchées : les soldats fous de la grande guerre, ouvrage collectif, Delcourt, 2010. 100 pages. 19,90 euros.



L’info en plus : Si le thème de la folie vous intéresse et que vous préférez la littérature à la bande dessinée, je ne peux que vous conseillez la lecture de Chez les fous. Ce recueil, rédigé par Albert Londres en 1925, dresse l’état des lieux des hôpitaux psychiatriques de la France de l’entre-deux-guerres, et a provoqué un véritable tollé dans le milieu de la psychiatrie. Un texte magnifiquement écrit, entre fausse naïveté et réelle rigueur journalistique.

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