Les dessous du scandale du Mediator

Publié le 10 janvier 2011 par Laurepouliquen

Par Vincent Olivier, publié le 05/01/2011

mediator servier sarkozy

Quel est le rôle des laboratoires ? Pourquoi les premières alertes n’ont-elles pas débouché sur un retrait du Mediator ?

L’Express a mené l’enquête.

Des morts par milliers. Un médicament peu efficace, prescrit par des médecins imprudents, voire incompétents. Des ministres amnésiques, une administration laxiste, des experts aux abonnés absents. Ce serait donc cela, le « meilleur système de santé au monde », comme le répètent à l’envi depuis des années nos responsables politiques? Un système qui laisse, pendant près de trente ans, des malades avaler un médicament que le reste du monde savait dangereux… Sans tomber dans le fantasme de la conspiration généralisée, le scandale du Mediator soulève tant de questions qu’on ne sait plus aujourd’hui quels mots employer: légèreté ou négligence, incompétence ou cynisme, erreurs involontaires ou mensonges délibérés? Chargé de la Santé dans un précédent gouvernement, Xavier Bertrand n’aurait donc été tenu au courant de rien – comme, d’ailleurs, tous ses prédécesseurs, gauche et droite confondues. L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), pourtant en première ligne sur ces questions, affirme à L’Express, par la bouche de sa directrice générale adjointe, Fabienne Bartoli, qu’elle ne pouvait réagir plus vite « au vu des éléments mis à sa disposition avant l’automne 2009″. Les experts? Ils jurent avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir – et tant pis si aucun d’entre eux ne s’est publiquement exprimé à l’époque. Quant au PDG du laboratoire, Jacques Servier, qui n’a jamais caché son engagement à droite, il avance, dans Le Monde, cette explication surréaliste: « On en veut au gouvernement. »


Quelle est la responsabilité des médecins?

Il serait, toutefois, un peu facile de s’en tenir là. Correctement prescrit, c’est-à-dire en respectant les indications officielles, ce médicament n’aurait jamais provoqué une telle hécatombe: le Mediator était, en principe, réservé aux patients diabétiques en surpoids. Or, 5 millions de Français en ont effectivement pris, dont beaucoup dans le seul souci de perdre quelques kilos. Sur ces prescriptions abusives, des médecins vont devoir rendre des comptes. Y compris, peut-être, devant la justice.

Reste une question obsédante: pourquoi personne – ou presque – n’a-t-il rien vu? Pourquoi, surtout, les premières alertes n’ont-elles pas débouché sur un retrait du Mediator? La réponse est à trouver dans l’extraordinaire mélange des genres où s’ébattent la quasi-totalité des acteurs de cette affaire. Ainsi, un laboratoire qui commercialise un médicament est également chargé de sa surveillance. Il est même tenu légalement d’envoyer aux autorités des rapports périodiques de pharmacovigilance et de signaler tout problème éventuel – autant lui demander de se tirer une balle dans le pied. De leur côté, les médecins qui servent d’experts pour les pouvoirs publics sont les mêmes que ceux qui travaillent pour l’industrie pharmaceutique – il est vrai que, en France comme ailleurs, les « bons » ne sont pas si nombreux.

Que dire, enfin, des conflits de loyauté potentiels chez certains responsables en poste aujourd’hui? Entre 2001 et 2004, Fabienne Bartoli, par exemple, est chargée d’études à Bercy pour la politique industrielle du médicament. De 2004 à 2006, elle devient conseillère technique au ministère de la Santé, avec Philippe Douste-Blazy puis Xavier Bertrand. Elle rejoint ensuite l’Igas. Qu’elle quitte en 2009, pour devenir directrice générale adjointe de l’Afssaps. Interrogée sur le Mediator par les médias, elle s’est toujours gardée d’évoquer ses expériences antérieures… « De la proximité à la connivence, voire à la complaisance, il n’y a parfois qu’un petit pas », observe le député Gérard Bapt. Un système en vase clos, qu’il faudra bien remettre à plat. Le plus tôt serait le mieux.

En 2002, après la naissance de son troisième enfant, Françoise ne parvient pas à perdre ses kilos en trop. Cette épouse d’un haut cadre de l’industrie pharmaceutique se rend alors chez son généraliste. « Il m’a prescrit du Mediator pendant trois mois. » Palpitations, nausées, les effets secondaires la contraignent à arrêter le traitement après une semaine. « J’avais complètement oublié tout ça. Quand l’affaire est sortie dans les médias, j’ai foncé chez un cardiologue, qui m’a rassurée. Rétrospectivement, je me dis que j’ai eu un coup de bol monstrueux. »

Comme Françoise, 5 millions de Français ont, en trente ans, « bouffé » du Mediator sans jamais se douter de ses dangers. Et, comme cette mère de famille, ils découvrent aujourd’hui, paniqués, qu’on leur a prescrit un médicament au mieux pas très efficace, au pire mortel. A l’origine pourtant, rien ne destinait le Mediator à devenir le « médicament aux 2 000 morts ». Mis sur le marché en 1976 en tant qu’hypolipidémiant (pour diminuer le taux de lipides dans le sang), il est également prescrit à partir de 1990 comme « adjuvant au régime adapté pour les personnes diabétiques en surcharge pondérale ». Son usage est donc en principe réservé à ces patients-là. Pas question d’en proposer à un diabétique qui ne suivrait pas de régime et, a fortiori, à un non-diabétique. Une donnée essentielle, dont certains médecins se sont allègrement affranchis en le proposant comme coupe-faim à des femmes un peu rondes.


Dès 1998, des pharmacologues s’inquiètent de ses effets

Vingt ans durant, le Mediator sera prescrit sans histoires. Ou presque: en 1995, un arrêté de la Direction générale de la santé (DGS) interdit l’utilisation des amphétamines dans des préparations magistrales – ces médicaments fabriqués « sur mesure » par un pharmacien pour un patient donné. Le benfluorex – le principe actif du Mediator – figure sur la liste de la DGS. Mais la molécule commercialisée par le laboratoire Servier, elle, reste sur le marché. Comme si elle était dangereuse en poudre mais pas en comprimés!

Même incohérence pour un autre coupe-faim, l’Isoméride, commercialisé par Servier à partir de 1985, et brutalement retiré du marché en 1997 en raison des risques d’hypertension artérielle pulmonaire et de valvulopathie (atteinte des valves cardiaques). Estimant que le Mediator présente des dangers similaires, les Etats-Unis l’interdisent à la vente. La France, là encore, ne suit pas, s’en tenant à l’argumentation de Servier : ces deux médicaments proviennent de molécules chimiques différentes et leurs indications sont distinctes.

Le résultat ne se fait pas attendre. De nombreux patients « basculent » de l’un à l’autre avec la bénédiction de leur médecin. Et tant pis si, dès 1998, des pharmacologues s’alarment du fait que le Mediator et l’Isoméride se transforment, une fois absorbés par l’organisme, en une même substance, la norfenfluramine, laquelle a bien un effet toxique sur le coeur.

L’année 1999 marque un tournant. Pour la première fois, un cardiologue, le Dr Chiche, observe un cas de valvulopathie chez un patient sous Mediator. Intrigué, il envoie une « notification » – un signalement officiel – au centre de pharmacologie de Marseille qui, à son tour, la transmet à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). Premier cas donc, et première surprise: l’Afssaps enregistre le signalement dans sa base de données. Pour l’oublier aussi vite.

Cette même année, la Commission de la transparence, chargée d’évaluer le « service médical rendu » (SMR) des médicaments, se penche sur le Mediator. Son avis, transmis au ministre de la Santé dont elle dépend, est sans appel : le SMR du Mediator est jugé « insuffisant ». Un membre important de cette commission se souvient: « Le signal envoyé aux médecins était clair. Ce médicament n’avait pas d’intérêt thérapeutique; le taux de remboursement par la Sécurité sociale devait en conséquence passer de 65 % à 35 % et, à terme, tomber à 0%. Sur le plan économique, cela signifiait bien entendu la mort du Mediator. »

Curieusement, l’avis ne sera suivi par aucun des ministres de la santé successifs. Ni Martine Aubry, ni Xavier Bertrand (qui n’a pas souhaité répondre à nos questions), ni Roselyne Bachelot n’oseront dérembourser un médicament que l’on savait pourtant coûteux, inefficace et même dangereux. Pourquoi? Ce même membre de la Commission de la transparence avance une explication: « Comme tout « vieux » médicament largement prescrit, il a bénéficié d’une présomption d’innocence, les experts estimant que s’il avait été toxique, on s’en serait rendu compte bien avant. » Et le même d’ajouter: « A ma connaissance, Servier n’est jamais intervenu directement auprès du ministre de la Santé. En fait, il tapait plus haut – à Matignon, voire à l’Élysée. Invoquant sans doute, avec ses interlocuteurs de droite, ses orientations politiques marquées, et faisant avec ceux de gauche un chantage à l’emploi. »

Voilà comment, pendant dix ans, le Mediator restera autorisé en France. Rétrospectivement, les alertes n’ont pourtant pas manqué. Sur le plan international d’abord. En 1998, la Suisse interdit le Mediator. En 1999, deux experts italiens mandatés par l’Agence européenne des médicaments font part de leurs doutes sur l’innocuité de ce médicament. Un an plus tard, la revue médicale Circulation soutient ces interrogations. En 2003, un premier cas de valvulopathie alerte les autorités sanitaires espagnoles, qui l’interdisent en 2005. En Italie, Servier suspend, de lui-même, sa commercialisation – preuve, au passage, qu’il était bien conscient des dangers qu’il faisait courir à ses patients.

En France aussi, les motifs d’inquiétude ne manquent pas. Après le premier cas, en 1999, un deuxième signalement officiel est fait à Toulouse, en 2004. Puis un autre en 2005. Et un autre l’année suivante – publié, celui-là, par le Pr Montastruc, membre de la Commission nationale de pharmacovigilance… Au total, pas moins de sept notifications seront envoyées aux autorités sanitaires avec, à chaque fois, les mêmes effets secondaires: « Insuffisance mitrale » ou « insuffisance de valve cardiaque ». Chez Prescrire, la seule publication médicale indépendante de toute publicité, on enrage : dès 1995, la revue demandait le retrait du Mediator du marché, au motif qu’il n’apportait « rien de nouveau » et que ses risques étaient « mal évalués ».

Irène Frachon, provinciale, n’est pas prise au sérieux

Il faudra l’obstination d’une femme, seule contre tous ou presque, pour que les autorités sanitaires se décident enfin à bouger. Irène Frachon est pneumologue. En 2007, au CHU de Brest, elle voit une patiente atteinte d’une insuffisance mitrale sous Mediator, et établit le lien avec un article de Prescrire paru l’année précédente. Sensibilisée aux dangers des coupe-faim, elle se lance dans un travail de fourmi, croise les bases de données, vérifie les prescriptions. En février 2009, sa conviction est faite. Avec des collègues, elle débarque à l’Afssaps avec, dans sa sacoche, une dizaine de cas précis et documentés. On l’écoute poliment. En octobre 2009, la commission d’Autorisation de mise sur le marché (AMM), qui ne dépend pas de l’Afssaps, donne un avis favorable à deux génériques du Mediator.

Incompétence? Aveuglement? Complaisance des experts? Un ancien membre important de la Haute Autorité de santé réfute les accusations de corruption: « C’est un petit cercle où tout le monde se connaît. Personne ne se risquerait à mettre sa réputation en jeu. » En revanche, il évoque des « questions d’ego » entre experts et craint que certains d’entre eux « n’aient tout simplement pas pris au sérieux ce médecin, femme et provinciale qui plus est, parce qu’elle ne faisait pas partie du sérail ». Il regrette surtout l’incroyable « éclatement des instances de décision » économiques, sanitaires, scientifiques et médicales: commissions en tout genre (Transparence, Pharmacovigilance, AMM) d’un côté, administrations officielles de l’autre (Afssaps, DGS, centres régionaux de pharmacovigilance), le tout sous la tutelle des ministères de l’Economie, de la Santé et de l’Industrie. Mal coordonnées, ces structures agissent dans la vie d’un médicament, mais ni au même moment ni en fonction des mêmes enjeux – prix, taux de remboursement, effets indésirables… – ce qui provoque des décisions parfois contradictoires.

Ainsi, alors que l’Afssaps décide enfin de retirer le Mediator, en novembre 2009, le ministère de la Santé minimise les risques et se contente d’une information a minima en direction du corps médical. Irène Frachon, elle, continue son combat et s’attelle à la rédaction d’un livre, Mediator 150 mg. Malgré des éléments accablants, cet ouvrage se verra interdire, le jour de sa sortie, en juin 2010, la publication en couverture de son bandeau sous-titré « Combien de morts? », le tribunal de Brest jugeant que l’éditeur s’était « quelque peu imprudemment avancé dans ses allégations à l’encontre du produit ».

En novembre, la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) apporte un démenti cinglant en démontrant que le risque d’hospitalisation est multiplié par trois et celui d’intervention chirurgicale par quatre chez les patients diabétiques traités au Mediator. Reprenant une partie de ces données, une épidémiologiste de l’institut Gustave-Roussy, de Villejuif (Val-de-Marne), Catherine Hill, aboutit à ce calcul effrayant: 500 décès entre 1976 et 2009. Encore cette estimation ne tient-elle pas compte des personnes qui n’ont pas été hospitalisées, ni des autres complications ou décès à venir. Aujourd’hui, une autre étude de l’Afssaps intégrant les complications et la mortalité à long terme évoque même le chiffre de 2000 morts.

Qui va payer? Des victimes ont porté plainte mais, en matière médicale, le lien de causalité est toujours difficile à prouver et le laboratoire, expert en arguties juridiques, se battra pied à pied, comme il l’a déjà fait avec l’Isoméride. Le directeur de la Cnam a beau annoncer qu’il se retournera contre Servier, il n’est pas sûr d’obtenir gain de cause. Quant à savoir si ce type d’affaires peut se reproduire… L’Afssaps, dont les missions se sont considérablement élargies ces dernières années, connaît un sérieux tour de vis : 8 millions d’euros en moins l’année prochaine, des recettes en baisse et une réduction de personnel attendue pour 2012. Fabienne Bartoli, directrice générale adjointe, le reconnaît: « 2012 ne sera pas un exercice facile. » On veut bien la croire.

Source : Journal l’Express