Devons-nous nous opposer aux sweatshops ?

Publié le 25 janvier 2011 par Copeau @Contrepoints

Les pays en voie de développement ont des systèmes politiques et économiques déficients et il n’y a rien que l’on puisse faire pour changer cette situation. Le mieux que nous pouvions faire pour aider ces gens est de consommer ce qu’ils produisent.

Les « sweatshops » sont des ateliers de manufactures généralement situés dans les pays en voie de développement, dans lesquels les salaires sont très faibles (relativement aux pays industrialisés), les semaines de travail très longues et les conditions de travail inférieures à ce que nous observons dans les pays industrialisés.

Au niveau des salaires, ceux-ci sont souvent en-deçà d’un dollar de l’heure, pouvant aller aussi bas que $0,28 de l’heure. Dans certains cas, les quarts de travail atteignent 11 heures et plus par jour, 6 jours par semaine. Les employés sont parfois victimes d’abus et d’intimidation de la part de l’employeur. Les employés ne sont parfois pas suffisamment protégés contre les produits toxiques qu’ils manipulent, ce qui rend leur travail dangereux pour leur santé. [1]

Que pouvons-nous faire pour aider ces gens ? Certains proposent de boycotter les biens qu’ils produisent. D’autres proposent de rendre illégales les importations de biens produits dans ces conditions. D’autres proposent d’exiger de ces pays qu’ils adoptent des normes de travail similaires aux nôtres. Ce sont malheureusement de bien mauvaises idées.

Il ne fait aucun doute que les conditions de travail de ces gens sont misérables et inacceptables. Je n’accepterais pas de travailler dans ces manufactures et si vous avez pu vous payer un ordinateur pour visionner cet article, c’est probablement que vous non plus n’accepteriez pas de le faire. La raison est que nous avons des compétences plus développées et que notre économie nous offre des alternatives viables que ces pays n’ont pas. Ces conditions de travail ne doivent pas être comparées aux nôtres, mais à celles qui prévalent dans ces pays.

En fait, aussi triste que cela puisse l’être, ces emplois sont les meilleurs que ces gens puissent trouver (autrement ils feraient autre chose). Les salaires offerts, même s’ils sont très bas, sont quand même de 3 à 10 fois plus élevés que ce qu’ils pourraient obtenir autrement. L’une des alternative consiste à travailler dans l’agriculture, au soleil crevant, les pieds dans la terre humide, vulnérable aux morsures d’animaux et d’insectes, et ce pendant 12 heures par jour à un salaire inférieur. Les autres options consistent à fouiller dans les dépotoirs, mendier et se prostituer.

En 1993, le sénateur américain Tom Harkin a proposé de bannir les importations de pays qui emploient des enfants dans des sweatshops. Conséquemment, une manufacture du Bangladesh a dû mettre à la porte 50,000 enfants. Selon l’organisme britannique Oxfam, la plupart ont par la suite joint les rangs de la prostitution. Le même phénomène a été observé au Pakistan et au Népal.

En 1996, un organisme a accusé l’actrice américaine Kathy Lee Gifford d’exploiter des enfants travaillant dans des sweatshops pour produire sa ligne de vêtement vendue chez Wal-Mart. Cet organisme a fait venir une jeune fille de 15 ans du Honduras pour en témoigner. Cette jeune fille gagnait $0,31 de l’heure et travaillait 10 heures par jour, ce qui lui procurait un salaire de $3,10 par jour. C’est peut-être peu, mais c’est plus que la moitié des habitants de ce pays qui gagnent moins de $2 par jour et le quart gagnent moins de $1 par jour. [2] Une étude de l’économiste Benjamin Powell a démontré que les sweatshops du Cambodge, de l’Haïti et du Honduras versent des salaires plus de deux fois plus élevés que le salaire moyen de ces pays. La professeure Linda Lim de l’Université du Michigan a visité des usines de Nike au Vietnam et en Indonésie et a trouvé que les travailleurs y gagnaient en moyenne cinq fois le salaire minimum de chacun de ces pays.

Que se passerait-il si nous cesserions d’acheter les biens produits par les sweatshops ? Ces gens perdraient leur emploi. Est-ce que ce serait vraiment une bonne chose pour eux ? Évidemment que non !

Et si nous exigions de ces sweatshops qu’ils paient des salaires similaires à ceux des pays développés ? Cela ferait augmenter les coûts de production de ces biens, et par conséquent cela ferait augmenter leurs prix. Quand les prix montent, la demande diminue ; c’est-à-dire que nous diminuerions notre consommation de ces biens. Devant la baisse de la demande, les sweatshops devraient mettre des gens à la porte. Est-ce que ces gens seraient dans une meilleure posture ? Évidemment que non !

En fait, ces pays sont en voie de développement ; il est donc normal qu’ils n’aient pas encore atteint notre niveau de vie. Les États-Unis et le Canada sont aussi passés par là ; il y avait encore beaucoup de sweatshops en Amérique au début du 20e siècle. Plusieurs pays asiatiques tels que la Corée du Sud et Taiwan se sont ouverts aux sweatshops dans la seconde moitié du 20e siècle. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux sont devenus industrialisés et fabriquent maintenant des appareils électroniques et des ordinateurs. Un pays comme Hong Kong est devenu l’un des plus riches de la terre alors qu’il y a un peu plus de 25 ans c’était encore un pays en voie de développement où florissaient les sweatshops. Le graphique suivant montre d’ailleurs que ces pays ont vu leur taux de pauvreté nettement chuter comparativement à l’Afrique sub-saharienne où il n’y a pas de sweatshops.

Un pays comme l’Indonésie est encore si pauvre que des progrès peuvent être mesurés en termes de combien la personne moyenne reçoit à manger. Depuis 1970, l’apport calorique moyen d’un habitant est passé de moins de 2.100 à plus de 2.800 calories par jour. [3] Des améliorations similaires peuvent être observées en Asie et même dans des endroits comme le Bangladesh. Ces améliorations n’ont pas eu lieu parce que les gens bien intentionnés dans l’Ouest ont fait quoi que ce soit pour aider ; l’aide étrangère est peu importante. Elles ne sont pas le résultat des politiques des gouvernements nationaux, qui sont aussi impitoyables et corrompus que jamais. Elles ne découlent que de la recherche du profit des méchantes multinationales.

La seule façon par laquelle ces travailleurs peuvent concurrencer les travailleurs des pays industrialisés est en se faisant payer de bas salaires. Si nous leur refusons cela, nous leur bloquons la voie du développement que nous avons nous-mêmes empruntée il y a plus de cent ans.

Il est illogique que des gens soient choqués à la vue d’une jeune fille qui produit des espadrilles pour $0,60 de l’heure alors que sa voisine gagne moins d’un dollar par jour en fouillant dans les ordures ou en amassant de maigres récoltes sur sont petit lopin de terre.

Comme nous l’avons vu dans mon article sur le Bangladesh, les pays en voie de développement ont des systèmes politiques et économiques déficients et il n’y a rien que l’on puisse faire pour changer cette situation. Le mieux que nous pouvions faire pour aider ces gens est de consommer ce qu’ils produisent.

Notes :

[1] http://www.globalexchange.org/campaigns/sweatshops/sweatshopsfaq.html
[2] « In defense of sweatshops », Benjamin Powell, Library of Economics and Liberty
[3] « In praise of cheap labor », Paul Krugman, Slate Magazine, 21 mars 1997