Décalage

Par Arielle

 

Mademoiselle Ballière a consacré sa vie aux autres. Elle est l’assistante sociale d'une association d’entraide pour les veuves et orphelins du service publique.

Madame Raymonde est divorcée. Elle assiste Mademoiselle Ballière qui va bientôt prendre sa retraite.

-  Comment une femme aussi généreuse que vous a-t-elle pu rester seule toute sa vie ? 

-  Je n’ai pas vu le temps passer. Un jour, j’ai réalisé que j’étais une vieille fille.

-  Oh ! Elle est terminée l’époque où on regardait les célibataires de travers !

-  Peut-être, mais moi j’en ai souffert. On riait dans mon dos, j’entendais chuchoter…

Laissez là ces ragots. Ils étaient jaloux de votre dynamisme, envieux de votre liberté.

-  Oui, j’ai toujours fait ce que je voulais quand je le souhaitais. Je sortais beaucoup étant jeune.

-  Effectivement, tandis que moi, j’étais rangée, casée. Aujourd’hui je me rattrape, je vais au théâtre.

  En fin de compte, vous avez été heureuse malgré la solitude et qui mieux est, vous n’avez jamais été isolée.

  Votre sens du contact est louable.

-  Certes ! J’en ai eu des prétendants mais ils m’attendent toujours.

-  Comme je vous admire ! Vous semblez être d’un autre siècle et vous êtes bien plus moderne que moi.

   Vous appartenez au futur.

-  Croyez-en ma longue expérience, la vieille fille aujourd’hui c’est vous, ma cadette de quinze ans.

   Bougez-vous un peu, que diantre !

Mademoiselle Ballière est décédée dans son fauteuil, le sourire aux lèvres et entourée d’enfants auxquels elle avait redonné le goût de la vie. Madame Raymonde profite désormais d’une retraite tranquille dans son Béarn natal, se rappelant qu’il ne faut pas s’encroûter, que faire sa bonne action quotidienne entretient un esprit de jeunesse.