Fantasmagories et autres manifestations des morts aux vivants

Publié le 07 mars 2011 par Gabrielsiven
1.
Que deviennent les morts ? A quoi s’occupent-ils ? Comment vivent-ils ? Dans l’Antiquité, les enfers mornes et tristes étaient loin de satisfaire les foules, qui espéraient une vie après la mort moins désespérante que l’idéologie dominante* . Se développe donc, en marge du devenir classique, celui du héros, soustrait à la mort par l’intervention d’un dieu, que ce soit Héraclès accédant à l’Olympe, Iphigénie sauvée du sacrifice par Artémis, ou les nombreux cas de jeunes filles en détresse qu’un dieu charitable transforme en nymphe à l’instant du suicide. D’Achille, le sort n’est pas certain : selon l’épopée Aethiopis, il est emmené par sa mère Thétis sur l’île de Leukê. Comment Achille pourrait-il mourir pour de bon ?
2.
Au Moyen-Age, malgré l’énergie déployée par les Pères de l’église pour persuader leurs fidèles de l’inutilité du culte des morts, des banquets funéraires, la grande majorité des laïcs ne se résout pas à ne disposer d’aucune ressource pour préparer sa vie dans l’au-delà et soulager ses parents et amis trépassés. On s’intéresse à l’immédiat après-vie** , avant, bien, bien avant le Jugement Dernier. On déterre les morts, d’abord textuellement, avec le Dit des trois morts et des trois vifs au XIIIe siècle, qui rappelle aux vivants la vanité de toute chose terrestre, puis, picturalement un siècle plus tard, avec les danses macabres, qui, dans les livres enluminés comme sur les fresques des églises, martèle l’égalité des hommes devant la mort.

3.
Que l’essor du squelette animé soit contemporain de la grande peste noire qui ravagea l’Europe au XIVe siècle n’est pas anodin, mais il semble que le macabre soit également une forme d’immortalité anonyme et sans gloire, mais bien réelle, qui parle aux fidèles qui ne peuvent espérer recevoir une sépulture de marbre comme celle des rois et prélats. La mort ne cesse plus alors de s’animer. Le théâtre s’empare bientôt du thème, avec bien sûr Hamlet (1603), puis au Louvre en 1632 le Ballet du château de Bicêtre, au cours duquel apparurent, dans ce palais réputé hanté, outre des fantômes, des sorciers, des chouettes et des lutins. Car le mort a parfois des pouvoirs, qui expliquent ce paradoxe d’une vie dans la mort. Dans le lutin médiéval et moderne, il y a un peu du héros antique.

4.
N’étant pas tout à fait mort, le défunt peut revenir hanter ou avertir les vivants, tel Hector dans l’Enéide prévenant Enée de la chute imminente de Troie, ou les âmes des ancêtres d’Ossian, barde Ecossais fictif inventé par James Macpherson à la fin du XVIIIe siècle. C’est à cette époque que se développe et se perfectionne la lanterne magique, que Robertson améliore pour donner de véritables spectacles de fantasmagories au cours desquels il prétend faire revenir les morts. Malgré ses revendications scientifiques, nombreux de ces contemporains y voient un divertissement plus que la preuve de la découverte de nouvelles lois physiques. Est-ce un hasard si les spectacles de Robertson ont lieu en 1798, dans un Paris fraîchement sorti de la Terreur, et qui n’a pas encore oublié le bruit de la guillotine ?
5.
Le romantisme noir qui se développe dans les arts plastiques à la même époque pave la voie au spiritisme. Cette doctrine fondée sur l’existence et la manifestation des esprits et créée par Allan Kardec, cherche à devenir scientifique. Elle a donc soif de preuves tangibles, que la photographie lui fournit bientôt des deux côtés de l’Atlantique, par l’entremise de photographes peu scrupuleux. En France, le succès commercial d’Edouard Isidore Bughet, premier photographe spirite, finit par intriguer la préfecture de police de Paris. Bughet est arrêté pour escroquerie en 1874, et son procès s’ouvre un an plus tard. Bughet avoue d’emblée avoir mystifié ses clients, explique ses trucs, la façon dont il fait parler ses clients pour connaître l’apparence du défunt pour pouvoir ensuite piocher dans sa réserve de clichés le plus adapté, qu’il associe au cliché d’un drap disposé sur un mannequin. Au-delà de ficelles techniques finalement assez simples, la mise en scène est primordiale. Bughet fait attente son client un certain temps, puis récite des incantations autour de l’appareil photo et se fait assister par un magnétiseur. Un piano désaccordé achève de plonger le client dans une ambiance surnaturelle.

6.
Ce que faisait Robertson dans son spectacle, Bughet le reproduit dans l’intimité de son cabinet. L’adhésion est immédiate, même après que Bughet a dévoilé ses trucages. Il faut dire qu’à la même époque Balzac refuse de se faire photographier, de peur de s’étioler un peu plus à chaque cliché, la photographie conservant prisonnier l’un des multiples spectres qui composent chaque être humain. L’explication rationnelle est aussi impuissante que l’avait été avant elle le dogme chrétien : les foules veulent croire que la frontière entre la mort et la vie est poreuse, que les défunts vont et viennent entre ces deux états. Les spirites iront jusqu’à affirmer que Bughet est médium à son corps défendant et n’a pas conscience de ses capacités…
7.
* L. Guyénot, La mort féerique, Anthropologie du merveilleux XIIe – XVe siècle, p.41, Gallimard, 2011. Un livre passionnant.
**Parfois appelée « petite eschatologie », par opposition à la « grande eschatologie », portant sur le sort ultime de l’homme.
Illustrations :
1. , 2., 3., 5., 6., 7. Plaques de verre peintes et mécanisées, France 1re moitié du XIXe siècle : tête de mort à ailettes articulées, tête de démon avec ailettes articulées
, Mort avec faux articulée, tête de femme (Marie-Antoinette ?), magicien avec plusieurs têtes amovibles, tête de démon. Ces images étaient projetées par la lanterne magique durant les spectacles de fantasmagories.
4. Fantasmagorie de Robertson dans la cour des Capucins en 1797, gravure figurant dans " Mémoires récréatifs, scientifiques et anecdotiques du physicien-aéronaute E.-G. Robertson...", vol. 1, Paris 1831-1833, cop. Bnf
Voir l'exposition Revenants au musée du Louvre jusqu'au 14 mars, ainsi que de nombreuses conférences et projections de films sur le thème à l'auditorium du musée - des premières danses macabres aux derniers zombies.
Le 6 mars dernier avait lieu dans l'auditorium, un spectacle de fantasmagorie, reconstitution de l'art de Robertson.