Un nouveau monde (revisité)

Publié le 08 mars 2011 par Marc Lenot

Chaque voyage à Venise est l’occasion de la revoir. C’est une fresque de 5 mètres de long. Elle a été peinte en 1791. C’est l’œuvre d’un des fils du “grand” Giambattista Tiepolo, Giandomenico. Elle ornait sa villa de campagne, à Zianigo (et elle fut laborieusement transportée il y a un siècle à Ca’ Rezzonico, le musée du 18ème vénitien, puis restaurée).

 

Ce qu’on voit ici, c’est l’envers, les coulisses, c’est le dos d’une trentaine de personnes, l’anti-portrait d’une foule. En contre-plongée, la ligne d’horizon est très haute et les lointains, mer, bateau, lagune, sont indistincts. La barrière de planches brunes grossières et rugueuses à gauche enferme la scène, rabat le regard vers le centre de la scène; un oculus, deux ou trois fentes n’y permettent guère d’échappée. Une affichette délavée tout à gauche donne peut-être le sens de la scène, ou en tout cas annonce l’attraction. Celle-ci est montrée dans la baraque au toit rouge surmonté d’une tourelle à lanterne flanquée de deux oriflammes, mais la foule qui se presse nous empêche d’en rien voir; on devine seulement un autre oeil-de-bœuf par lequel les badauds peuvent voir. Le pan de mur blanc triangulaire au dessus offre la seule zone de calme de la composition.

Mais nous sommes en coulisse, nous ne verrons rien du spectacle, nous n’en saurons rien, si ce n’est les mots que nous déchiffrons malaisément sur l’affichette, le titre de la fresque et, si nous prêtons l’oreille, le murmure qui monte de la foule curieuse : un monde nouveau ! Contentons-nous donc de regarder ces dos, ces nuques, ces jambes, mollets élégamment galbés des hommes, chevilles entrevues des femmes, rondeurs charmantes ou fessues. Passons-les en revue indiscrètement puisqu’ils ne nous voient pas, qu’ils ignorent la présence d’un spectateur derrière eux. C’est aussi que nous ne voyons presque pas leur visage : un ou deux profils seulement, Polichinelle avec un tambourin sous le bras tout à gauche, à droite Tiepolo père les bras croisés, l’air renfrogné et ironique, et Giandomenico en retrait, plus curieux, une lorgnette à la main; tout à droite, en pendant à Pulcinella, une élégante à l’éventail portant une colombe blanche dans son sac (va-t-elle la lacher pour célébrer le monde nouveau ?). Eux aussi sont spectateurs, eux aussi appartiennent au monde des badauds, des curieux, des dupes peut-être. Parfois, ils se détournent à demi de la scène pour dévisager leurs congénères. Partout, des chapeaux qu’on ôte et qu’on brandit, des enfants qu’on porte ou qui se faufilent entre les adultes, un chien aussi.

Dans l’ombre de Tiepolo père, à l’ombre d’un grand chapeau noir, on devine à peine un personnage de petite taille, coiffe blanche et masque noir, homme ou femme, jeune ou vieux, on ne sait : mais lui seul -ou elle seule- nous regarde, on voit ses yeux qui nous scrutent. Est-ce la seule personne rétive à ce nouveau monde ? Ou bien la seule, qui, l’ayant déjà accepté, veut voir son effet sur nous, spectateurs ? Le seul critique, en somme.

Le pendant de cette figure de l’ombre serait alors, l’un observant et l’autre montrant, le jeune homme en bicorne et veste à basques, debout sur un tabouret en pleine lumière, qui, négligemment, une longue badine à la main, montre, désigne, dévoile, mais quoi ? Philippe Delerm raconte avoir vu à la Foresteria de la Villa Valmarana une autre version de cette fresque : au bout de la badine, se balance une énorme bulle de savon, emblème même de la diffraction, de l’illusion; imagination du romancier ou illusion d’optique des taches d’un mur endommagé par le temps ? Faute d’une visite et de reproductions, je ne sais.

Ce monde nouveau, alors que la Révolution Française renverse l’ordre ancien, alors que la République vénitienne décadente va tomber comme un fruit mûr devant Bonaparte, quel va-t-il être ? Une simple illusion, un rêve ? ou un gage de promesses, de bonheur, de liberté ? Peu importe qu’il s’agisse là d’un thème déjà exploité, d’attraction foraine; l’intérêt est ce que, en ces années là, il laisse pressentir. Cette peinture n’est qu’attente, que curiosité inquiète. C’est peut-être pour cela que, œuvre secondaire d’un peintre somme toute assez mineur, elle nous frappe tant aujourd’hui.

Si vous n’allez pas à Venise, une troisième version, sur toile celle-ci, se trouve au Musée des Arts Décoratifs à Paris.

Cette visite m’a permis de revoir et corriger mon billet du 20 juillet 2007.