Libye : pertinence du facteur tribal

Publié le 28 février 2011 par Rivagessyrtes

Les tribus ont joué un rôle déterminant dans la formation de l’Etat libyen lors de la lutte contre la domination ottomane (1551-1911), dans la résistance contre l’occupation italienne (1911-1943) puis la création du royaume des Senoussi (1951-1969). A l’inverse, leur influence politique dans la conduite de la révolte libyenne de février 2011 apparaît exagérée et leur capacité d’entraînement surestimée.

La Libye compterait près de 140 tribus et clans distincts parmi lesquels seule une trentaine jouirait d’une véritable influence politique et d’un poids démographique suffisant pour rallier nombre de partisans. Par ailleurs, tous les Libyens ne sont pas d’origine bédouine : 15% de la population serait d’origine berbère, berbère arabisée ou turque.

- la tribu des Warfalla, établie en Tripolitaine, est la plus nombreuse : elle rassemblerait ainsi 1 million de personnes sur la totalité des 6,5 millions de Libyens. Les Warfalla ont longtemps fait figure de rempart du régime Qaddafi et de nombreux officiers issus de la tribu ont soutenu le capitaine Qaddafi lorsqu’il a renversé le roi Idriss en 1969.

- une autre tribu, celle des Magariha, établie dans la région de Syrte, s’est distinguée par sa loyauté au régime. Elle compte notamment dans ses rangs ‘Abdessalam Jalloud, longtemps numéro deux du régime (années 70 à 1993, date de sa disgrâce) et ‘Abdelbaset ‘Ali al-Megrahi, un des auteurs de l’attentat de Lockerbie.

- la tribu dont est issue le clan des Qaddafi, celle des Qaddadfa, n’a joué aucun rôle avant l’accession au pouvoir de Qaddafi en 1969. C’est une petite tribu de berbères arabisés originaire de la région de Syrte qui se réclame d’un saint (wali) enterré au sud de Tripoli et revendique de l’ascendance du Prophète.

Avant l’indépendance, les « gouvernements » locaux étaient entièrement contrôlés par les tribus dont les chefs jouissaient de suffisamment d’influence pour exercer leur népotisme. Sous la monarchie, le lignage tribal demeure, aux côtés de la richesse, de la réputation et de la piété, un fondement significatif de l’influence politique. En 1969, les Révolutionnaires, malgré leurs origines tribales, estiment que la persistance du système tribal est un obstacle à la modernisation du pays et décident de briser le lien tribal entre une population rurale et ses chefs coutumiers en imposant une élite nouvelle et éduquée. La structure administrative, jusqu’ici calquée sur les zones d’implantation tribale, est refondue pour mêler plusieurs tribus dans la même entité.

Malgré la promesse des Officiers Libres de 1969 d’éradiquer le tribalisme jugé archaïque, le système clientéliste perdure. L’appartenance tribale demeurera importante pour obtenir un emploi dans l’administration, en particulier dans les forces de sécurité et les organes contrôlés par les Comités Populaires, ou des avantages sociaux et économiques.

A mesure de sa perte de popularité et de l’apparition de dissensions avec ses anciens compagnons putschistes, Qaddafi se repose de plus en plus sur une assise tribale et joue des rivalités historiques entre tribus pour mieux imposer son autocratie (divide et impera), en particulier dans l’armée où il élève ou abaisse, à sa guise, tel ou tel clan. Le résultat de cette politique ne tarde pas à se concrétiser : en 1993, les Warfalla, soutenus par les Magariha et les Al-Zintan, fomentent un coup d’Etat contre les Qaddadfa qui vengeront impitoyablement l’offense.

En 2011, l’appartenance tribale n’est plus un facteur politique toujours autant significatif du fait de l’urbanisation croissante, de la généralisation de l’éducation et de la mobilité sociale qui a éloigné la population des zones d’implantation traditionnelles des tribus et plus simplement en raison de la modernisation du pays qui a permis l’émergence d’une communauté nationale qui transcende les appartenances tribales.

L’influence des chefs de tribus ne doit pas être exagérée : les Libyens se positionnent, pour ou contre le régime, en fonction de leurs aspirations propres plus qu’ils ne suivent les directives de leurs chefs coutumiers. Les prises de position des chefs de tribus en faveur de la rébellion revêtent néanmoins une portée symbolique importante en ce qu’elles rendent parlante la déliquescence du régime et lèvent les dernières inhibitions héritées d’un régime autoritaire. Le 20 février 2011, les Warfalla, les Hasawna, les Zuwwaya, qui contrôlent les installations pétrolières au Sud, se sont ainsi ralliés à la rébellion, rejoints par les Touaregs.

La défection du cousin de Qaddafi, Ahmed Qaddaf al-Dam, membre de la même tribu, et celles d’autres responsables également membres des Qaddadfa, illustrent bien que la filiation tribale ne suffit pas à expliquer le rejet ou le ralliement à l‘insurrection. La tribu frontalière avec l’Egypte, celle des Awlad Ali, participe à la révolte, alors qu’elle est proche et apparentée aux Qaddadfa.

Le rôle des tribus pourrait être déterminant dans l’après-Qaddafi ; ce dernier s’étant évertué à éradiquer toutes les strates de la société civile, ne demeureront en place que les structures héritées du régime et sans doute l’ossature tribale pour organiser la nouvelle société.

Sharq al Awsat, “Libyan Tribal Map: Network of loyalties that will determine Gaddafi's fate”,

22/02/2011.

Global Securtity, Libya Tribes.

BBC, « Libya crisis: what role do tribal loyalties play?” , 21/02/11

Le Monde, « Libye : quel rôle jouent les tribus ? », 24/02/11

Reuters, Analysis: Libya's tribal politics key to Gaddafi's fate, 22/02/11