Réseaux sociaux : la prolétarisation de la relation?

Publié le 21 mars 2011 par Christophe Benavent

Mr Pumkin and Mr Apple


Le bonheur des rencontres est de réveiller des idées enfouies, une de ces rencontres m'amène à découvrir les  thèses d'Ars Industrialis et de son animateur Bernard Stiegler. L'une d'elle est  celle de la prolétarisation de la relation. 
Reprenons à notre compte cette idée que la digitalisation du monde déplace les savoirs contenus dans l'esprit et le corps vers les algorithmes et les espaces de mémoire, au risque de sa dépossession.
Le phénomène n'a pas attendu les techniques numérique, il est déjà dans le livre : on sait que sa reproduction a écarté la nécessité de l'apprendre par coeur, libérant sans doute l'esprit de cet effort pour qu'il se consacre à d'autres tâches plus critique,s mais en en limitant aussi l'exégèse : difficile d'avoir l'ensemble des parties en mémoire quand on a confié sa mémoire à l'imprimé.
Ainsi donc le rapport de l'homme à la techniques est une délégation qui a le bon de donner à l'esprit le temps et l'énergie d'accomplir d'autres choses, mais peut avoir l'inconvénient de le couper de ses sources et de la matière de sa pensée. Que ce soit les choses de l'esprit ou celle de la matière, déléguer aux machines le soin de certaines tâches ne se limite pas à une balance de pertes et de gain, mais aussi à une restructuration de la manière dont l'esprit, ou le corps, conçoit le rapport à la connaissance. Si la liberté gagnée permet notamment d'asseoir le  travail de l'esprit sur un nombre de livres plus grands, cet esprit ne peut plus utiliser la connaissance qu'il délègue aux livres de la même manière. Ce plus grand nombre de livres ne le conduit pas à étendre uniquement sa bibliothèque, mais à faire travailler l'esprit à l'organisation de cette bibliothèque. Un savoir autre se développe, plus abstrait, plus général, celui de naviguer dans les grandes structures sans ne plus s'attarder aux détails.
Revenons à cette prolétarisation de la relation. Une grande partie de notre temps et de notre effort est consacré à l'entretien des liens familiaux, amicaux, professionnels, politiques, financiers, et il réclame des savoirs-faire très particuliers. Un mot de félicitation, une tape dans le dos, des invitations à diner, ou juste ne rien faire à regarder ensemble le fil de l'eau.  Les machines relationnelles que sont les réseaux sociaux numériques sont formidables du point de vue de la productivité sociale, elles permettent d’entretenir des relations avec un nombre de contact beaucoup plus grand que ce que l’esprit permet – c’est l’hypothèse du nombre de Dunbar.
Mais nombre de ces gestes d’amitiés sont désormais engrammés. L'exemple le plus simple est celui des voeux d'anniversaire. Plus besoin de tenir à jour le calendrier, le réseau le fait à notre place, il nous suffit d'un mot à déposer dans la fenêtre adéquate pour en quelques seconde réaliser une tâche qui pouvait prendre plusieurs minutes, sans compter que le message peut être pré-personnalisé. La prolétarisation se comprend, nous ne sommes plus que l'agent qui appuie sur le bouton de la machine, et notre maitrise des choses se limite à accomplir ce qui doit être accompli. Quand le nombre d'amis ou la famille devient si grand que tout notre temps est occupé à pousser des boutons plutôt qu'à réinventer à chaque geste l'écriture de la relation, l'activité relationnelle devient une aliénation. Si nous accomplissons l'acte, et servons pour autrui ce dont il a le droit, en perdant la maitrise nous en perdons la saveur, ce goût qui nous vient de l'exercice d'un savoir. Comme l'ouvrier à la chaine nous ne faisons  les gestes que pour leur finalité, nous privant de cette joie que faire est aussi s'affirmer comme sujet connaissant.
L'humanité se trouve sans doute non pas dans la gratuité du geste, mais dans cette beauté du geste qui nous rappelle notre propre puissance, et le geste relationnel n'est pas que l'attention qu'autrui nous témoigne, mais qu'il nous témoigne qu'il a la maitrise du geste, se signalant comme humain, de la même manière qu'on se signale à lui. Tel est le sens des poignées de main qui ne tiennent pas dans la forme du geste, mais dans la pression dosée que les deux mains exercent l'une sur l'autre. Tel est le sens d'un baiser qui ne tient pas dans son fait mais dans son caractère plus ou moins appuyés et sa destination : le coin de la lèvre, à plein la joue ou glissant sur le nez.
Ce que les machines relationnelles font est d'emporter dans leurs algorithmes les conventions de la relation, mais du même coup elles nous retirent la maitrise de leur variation, et vident de leur substance la réalisation de ces conventions, elles en effacent l'intention.  C'est bien ce qui se réalise dans l'automatisation de la relation client. Aussi sophistiqués et précis soient les algorithmes, qu'ils sachent le jour d'anniversaire et choisissent le message adéquat, le destinataire restera froid s'il ne devine dans d'infimes variation une intention véritable même si elle est intéressée. Sans intention et sans puissance ne reste qu'une aliénation : nous demeurons autres et indifférents.
Ne développons pas sur la base de cette analyse la vue naïve d'un monde où chacun se sentira autre au regard des autres, dans une indifférence généralisée, un monde froid  ou des robots serrent les mains conventionnellement à nos avatars. Considérons plutôt que dépossédés de ce savoir très particulier de faire du rapport à l'autre l'occasion d'affirmer sa puissance et de la moduler en fonction de d'affirmation de puissance de l'autre, faisant de la relation le lieu de notre réinvention, nous risquons de nous perdre. L’échange dans la relation ne serait alors même plus un commerce.
Dans l’usage et la conception des machines, devinons qu’il faille laisser à ceux qui les utilisent ces variations toute à fait personnelle qui n’ont pas le but de s’adapter à l’attente de l’autre, mais simplement d’affirmer ce que l’on est et l’acceptation de se transformer avec l’autre. L’expérience humaine de la relation ne se limite pas à l’échange de bien, il est aussi ce qui nous fait devenir autre. Le commerce, quand il est amoureux, ne se limite pas à la badinerie, il emporte avec lui le risque d’une transformation.
Et pour ceux qui pensent que la philosophie a peu à faire avec la science du commerce, rappelons simplement que les vingt ou trente ans de recherches passées ont fait apparaitre qu’il n’est pas d’échanges marchands sans institutions, moins encore sans apprentissage ou socialisation. Et pour donner à l’idée toute l’épaisseur du concret, on s’interrogera simplement sur ce fait que la plupart de nos contacts au sein des réseaux sont dormants, inactifs, insensibles à nos messages. Le nombre peut masquer une sorte d’indifférence. Trois questions à se poser donc : qu’est-ce qui fait qu’au travers des machines relationnelles, une relation prenne de l’épaisser ? De quelle nature est-elle?