Les bienfaits de Sénèque

Par Ameliepinset

Les bienfaits sont un traité rédigé par le philosophe stoïcien Sénèque. On estime que ce traité a été écrit entre les années 60 et 65 après Jésus-Christ, c’est-à-dire durant une période où la société romaine était en crise. Sénèque écrit son traité pour penser comment surmonter cette crise et il veut refonder le lien social non plus sur le schéma de celui du commerçant à son client, mais de celui des Dieux aux hommes, autrement dit un lien de bienfaisance.

Les bienfaits de Sénèque se composent de sept livres répartis en deux groupes. Les livres I à IV constituent le noyau dur de l’ouvrage tandis que les livres V à VII, selon les propres mots de Sénèque, explorent les entours du sujet. Pour ma part, j’ai choisi de concentrer mon exposé sur les quatre premiers livres en cinq temps thématiques pour ce qui concerne le résumé et trois temps thématiques pour ce qui concerne les éléments spécifiques de l’ouvrage pour penser le droit.

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Résumé des Bienfaits de Sénèque

Sénèque ouvre son traité en posant l’observation que le vice le plus répandu dans la société serait l’ingratitude, à savoir le fait que nous ne saurions pas ni donner ni recevoir.

I – Savoir donner

Dans un premier temps, du livre I jusqu’au chapitre 17 du livre II, Sénèque examine ce que nous pourrions appeler ce que doit être le «savoir donner» en opérant une critique des pratiques de la pseudo-bienfaisance de son époque. Selon lui, c’est moins le don que l’abandon qui est pratiqué. En disant ceci, il entend dire que donner est une démarche active en ce sens qu’il faut être attentif à celui à qui l’on donne. Le don s’effectue avant tout pour autrui, et quelqu’un qui donne en calculant le profit qu’il va en retirer simplement pour lui-même est ingrat. Il faut donner pour donner et non donner dans l’attente de recevoir. Ainsi, personne ne peut justifier son ingratitude en raison des ingrats.

Aussi, puisque le don n’attend pas de retour, la comptabilité des dons ne peut comporter de perte. Lorsque l’on n’a pas de retour, il n’y a pas de perte, et lorsqu’il y a retour, c’est du pure bénéfice. Partant de là, le don se distingue de la créance car celui qui donne n’attend pas de retour, tandis le créancier est en droit d’attendre un retour du débiteur.

Sénèque considère que le bienfait constitue le lien le plus puissant de la société humaine. Il convient de définir plus précisément ce qu’est un bienfait, un bienfait consiste moins dans la chose donnée ou le service rendu que dans le symbole de la chose donnée  ou du service rendu. Cela implique de distinguer le bienfait de la matière du bienfait. Le bienfait, en lui-même, n’est pas matériel, il se situe dans l’âme et le vouloir du bienfaiteur. La matière du bienfait constitue simplement le signe du bienfait. La matière du bienfait est neutre, c’est un «indifférent» pour employer un terme stoïcien, tandis que le bienfait est en lui-même un bien.

Nous pouvons nous demander comment Sénèque justifie l’idée que le bienfait ne consiste pas dans la chose donnée ou le service rendu. Il explique que si cela était le cas, la grandeur des bienfaits serait proportionnelle à la grandeur des choses données ou des services rendus, or tel n’est pas le cas : une chose donnée peu chère peut avoir bien plus de valeur qu’une chose chère si elle est donnée avec plus d’amour, dans des circonstances choisies avec discernement, etc. La pratique du bienfait implique de tenir compte du temps, du lieu, et des personnes. Il faut individualiser ses dons car sinon c’est oublier le souci d’autrui inhérent au don. Offrir quelque chose que l’on pourrait offrir à n’importe qui, c’est manquer de reconnaissance à celui à qui on prétend faire un don.

L’attention à autrui, qui est constitutive du bienfait, indique l’idéal du bienfait, à savoir devancer le désir de chacun, sinon de s’y conformer. Sénèque recommande également de donner vite, c’est-à-dire sans hésiter car l’hésitation à donner peut traduire un calcul intéressé de la part de celui qui prétend donner et peut ainsi gâcher le bienfait. De plus, il faut entourer le bienfait de bonnes paroles pour rendre celui-ci plus appréciable, pour incarner notre bonne intention à donner à autrui. Le bienfait n’est pas nécessairement rendu public, il faut toujours prendre en compte la situation de celui qui reçoit.

Une fois que le bienfait a été donné, les attitudes à avoir de la part de celui qui a donné et celui qui a reçu sont distinctes : celui qui a donné le bienfait doit oublier le bienfait, tandis que celui qui a reçu le bienfait doit le garder en mémoire. Considérer avec hauteur celui à qui on a prétendu donner un bienfait n’est pas digne d’un bienfaiteur. La bienfaisance implique de savoir se mettre à la hauteur d’autrui. Pour faire comprendre cette idée, Sénèque s’en réfère à l’analogie du jeu de balle du stoïcien Chrysippe. Un bon joueur envoie la balle à son partenaire en fonction de son partenaire, de la même manière qu’un bienfaiteur donne un bienfait en l’adaptant à celui à qui il souhaite le donner. Néanmoins, le critère pour choisir un bienfait pour autrui est moins de satisfaire au désir d’autrui que de donner à autrui ce qui lui sera utile, si l’on estime que ce qu’il désire pourrait lui nuire sur le long terme.

II – Savoir recevoir

Après avoir examiné jusqu’au chapitre 17 du livre II, le «savoir donner», premier aspect de la bienfaisance, dans un deuxième temps, Sénèque examine le «savoir recevoir» du chapitre 18 du livre II jusqu’au chapitre 5 du livre III.

Sénèque commence par critiquer la pratique qui consiste à recevoir avec arrogance. La pratique du bienfait est une relation d’une personne à une autre, et il doit y avoir un lien de réciprocité dans la relation entre les deux personnes. Paradoxalement, Sénèque soutient que la première règle du «savoir recevoir», est celle de savoir refuser : on doit accepter de recevoir de ceux à qui nous aurions donné. Pourquoi cette règle ? Sénèque la justifie en faisant intervenir une distinction entre la relation qui lie un créancier à son débiteur et la relation qui lie un bienfaiteur au bénéficiaire du bienfait. Dans le premier cas, une fois que le débiteur a rendu sa dette au créancier, la relation peut être close tandis que dans le second cas, une fois que le bénéficiaire a rendu un bienfait à son bienfaiteur, la relation perdure. Lorsque quelqu’un souhaite me donner un bienfait et que je ne veux pas en être le bénéficiaire, je dois me contenter de recevoir la matière de son bienfait, ainsi je ne lui confère pas le statut de bienfaiteur mais simplement celui de créancier, je lui rendrais ma dette et les comptes seront ainsi remis à zéro.

Sénèque examine ensuite la situation où l’on a choisi d’accepter le bienfait. Savoir recevoir consiste alors à accepter gaiement le bienfait, de sorte le bienfaiteur sera content d’avoir rendu content celui à qui il a fait un bienfait. Pour Sénèque, étant donné que le bienfait réside dans l’intention, savoir recevoir avec gaieté, c’est déjà savoir bien rendre puisqu’en recevant avec gaieté, on a l’intention de rendre content notre bienfaiteur. Le savoir recevoir consiste à recevoir ni avec dédain, ni avec indifférence, mais avec reconnaissance.

Sénèque liste ensuite des causes de l’ingratitude parmi lesquelles nous pouvons retenir : on estime avoir tout mérité, et donc on estime ne pas être redevable de reconnaissance ; on est avide, et donc on ne reconnaît jamais rien de satisfaisant ; de même pour l’ambition qui fonctionne sur le même schéma que l’avidité ; enfin, le pire des maux serait la jalousie car elle nous fait toujours comparer les bienfaits qu’on a reçus à  ceux que d’autres ont reçus qu’elle estime plus dignes de reconnaissance.

Après cette liste des causes de l’ingratitude, Sénèque développe l’idée que comme les dieux nous comblent chaque jour de bienfaits, nous devons exprimer de la gratitude envers eux. Cela implique qu’on peut rendre, même aux êtres supérieurs à nous, car encore une fois, bien recevoir, c’est déjà rendre.

Dans les derniers passages du livre II, Sénèque insiste sur la différence entre une dette et un bienfait de rendu. Comme pour l’aspect don du bienfait, l’aspect rendu du bienfait est immatériel contrairement à la dette. Un bienfait se donne par le vouloir, un bienfait se rend également par le vouloir tandis qu’un créancier prête un bien matériel et le débiteur doit lui rendre un bien matériel de même valeur.

Pour terminer, dans les cinq premiers chapitres du livre III, il reprend et développe les espèces d’ingratitude existantes.

III – Faut-il punir l’ingratitude ?

Dans un troisième temps, le problème qui occupe Sénèque jusqu’au chapitre 17 du livre III est de savoir s’il faut punir l’ingratitude ? Doit-on promulguer des lois pour punir l’ingratitude ?

Tout d’abord, Sénèque expose l’état de faits : la majorité des délits comme l’homicide, l’empoisonnement, le parricide, etc. sont estimés tous moralement condamnables, et conjointement juridiquement réprimables, même si le contenu de la  répression diffère suivant les cultures. En revanche, l’ingratitude qui est la faute la plus répandue, estimée moralement condamnable par tous, n’est punie juridiquement nulle part. La seule sanction que reçoit l’ingrat est une sanction morale, Sénèque dit que l’ingratitude fait partie des fautes jugées non par le droit positif humain, mais par ce qu’il appelle le «tribunal des dieux».

Une fois exposé cet état de fait, il ne s’agit pour Sénèque de le critiquer mais au contraire d’en rendre raison car il soutient qu’une loi contre l’ingratitude serait inutile. Voyons quelles en sont les raisons principales. Premièrement, si une loi contraignait l’ingrat au bienfait, il ne serait pas obligé de faire un bienfait mais de faire une créance ou de rendre une dette car un bienfait est par définition une action volontaire et non contrainte. Deuxièmement, tous les tribunaux du monde ne parviendront à faire respecter cette loi car tout le monde estimant plus que ce à quoi il a droit de reconnaissance, comment évaluer qui est réellement ingrat ? Troisièmement, Sénèque explique que les actions auxquelles contraint la loi peuvent être formulées sans ambiguïtés, et pour prononcer les sanctions le juge se contente d’appliquer la seule lettre de la loi, tandis qu’un bienfait dépend d’une interprétation, et laisser au juge le pouvoir de déterminer les sanctions vis-à-vis de l’ingratitude serait alors confier un pouvoir discrétionnaire au juge. À la suite et quatrièmement, aucun juge n’est à même de juger s’il y a bienfait ou ingratitude, car comme ils sont immatériels, il n’y a pas de critères objectifs pour les mesurer, pour les comparer.

Sénèque examine ensuite quelques objections qui seraient en faveur d’une loi contre l’ingratitude. Premièrement, ne pas assurer la défense des bienfaiteurs, n’est-ce pas freiner la bienfaisance ? Non répond Sénèque car les gens refuseront plus de bienfaits, pour n’avoir que des dettes à rembourser et non des bienfaits à reconnaître. Deuxièmement, n’y aura-t-il pas plus d’ingrats si aucune action n’est possible contre eux ? Non répond Sénèque car si le nombre d’ingrats venait à être mis sur la place publique, la multitude des coupables supprimerait la honte d’être comme tel. La punition de l’ingrat se trouve en réalité déjà dans son ingratitude car l’ingratitude est en elle-même un mal.

IV – La bienfaisance nécessite-t-elle un certain statut social ?

Dans un quatrième temps qui occupe Sénèque jusqu’à la fin du livre III, il s’agit de se demander si la bienfaisance nécessite un certain statut social, et plus particulièrement, un statut social égal entre les deux termes de la relation.

Sénèque examine un premier cas : le rapport maître/esclave. Pour Sénèque, le statut social n’importe pas, car cela fait partie des choses extérieures et superficielles de l’homme, seule compte sa volonté. Dès lors, s’il suffit de la volonté pour entrer dans une relation de bienfaisance, alors l’esclave peut entrer dans une relation de bienfaisance avec son maître, car la contrainte que porte l’esclavage sur lui n’est que sur son corps, et non sur sa volonté dont il reste le maître. Il convient de faire une différence entre simple service et bienfait : ce que la loi prescrit à l’esclave relève du service, le reste des bonnes actions qu’il effectue envers son maître est de l’ordre du bienfait.

Sénèque examine ensuite un second cas : le rapport père/fils. L’objection examinée par Sénèque est qu’un fils ne peut faire plus de bienfaits à son père que le père n’en fait à son fils, puisque les bienfaits que le fils peut faire sont conditionnés par le fait même qu’ils lui aient été donnés par son père. Mais Sénèque réfute cet argument de l’origine car pour faire, il ne suffit pas de naître. Le don de la naissance du père au fils est en réalité un bienfait minime.

V – La bienfaisance est-elle un acte désintéressé ?

Dans un cinquième temps, du chapitre 1 au chapitre 25 du livre IV, Sénèque va examiner si la bienfaisance est-elle vraiment un acte désintéressé. Il s’agit en fait d’une polémique des stoïciens contre les épicuriens. Pour rappel, chez les épicuriens, il ne faut suivre un comportement vertueux, comme ici la bienfaisance, que si la vertu est au service du plaisir, tandis que chez les stoïciens, la vertu est le premier principe à suivre pour guider son existence. Sénèque veut défendre avec ferveur l’idée que la bienfaisance est entreprise au nom de la vertu et non au nom du plaisir.

Premièrement, Sénèque fait remarquer si nous donnions dans l’unique but de recevoir un bienfait en retour, nos dons iraient aux plus aisés, or ce n’est pas le cas. Deuxièmement, si nous donnions dans l’unique but de recevoir un bienfait en retour, les personnes aisés, qui n’ont pas besoin du secours d’autrui, ne feraient pas de dons, or ce n’est pas le cas non plus. Troisièmement, on peut reprendre cette idée en l’appliquant aux sages et aux Dieux, qui sont auto-suffisants, mais répandent quand même des bienfaits aux hommes. Quatrièmement, si nous donnions dans l’unique but de recevoir en retour, on ne comprendrait pas pourquoi on fait une liste de dons dans le cadre du testament.

Ensuite, soutenir que le bienfait est un acte désintéressé permet de distinguer le commerce de la bienfaisance : le bienfaiteur est attentif à autrui pour autrui tandis que le commerçant est attentif à autrui pour ce qu’autrui lui rapporte pour son propre profit. Sénèque critique ici les pratiques de clientélisme qui sont de la fausse bienfaisance.

En somme, la bienfaisance est un acte désintéressé qui est désirable par elle-même et parce qu’elle est désirable par elle-même, Sénèque estime qu’on n’a pas besoin de loi pour l’imposer.

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Quels éléments retenir pour penser le droit ?

I – La partition des champs du droit naturel et du droit positif

La première chose que nous pouvons retenir concerne la partition entre les champs du droit naturel et du droit positif. Au chapitre 6 du livre III, Sénèque disjoint la loi du champ du tribunal des Dieux, autrement dit, en termes contemporains, il disjoint la loi positive de la loi naturelle. La loi positive régit des comportements extérieurs, la loi naturelle dicte des comportements intérieures, des intentions. En exprimant son refus de promulguer une loi positive contre l’ingratitude, nous voyons que la loi naturelle, qui dicte d’être bienfaisant et non ingrat, ne vient pas normer la loi positive. On a affaire à un vrai jusnaturalisme qui considère qu’une loi naturelle n’a pas besoin de devenir positive pour avoir du poids. Mieux : une loi positive qui ferait passer une loi naturelle dans le champ du droit positif dénature la loi naturelle. Nous pouvons nous interroger sur la pertinence de la définition de la loi positive qui ne s’occuperaient que des comportements extérieurs,  si c’était le cas, comment rendre raison de la différence de délit entre un homicide volontaire et un homicide involontaire ? Peut-être faut-il établir une distinction entre mobile et intention, la loi positive ne peut pas s’occuper des mobiles, entendus comme les raisons personnelles qui font agir, que seule la loi naturelle peut dicter, mais elle peut en revanche s’occuper des intentions, entendus comme le caractère volontaire de l’action.

II – La définition de la norme juridique et la fonction du juge

La deuxième chose que nous pouvons retenir concerne la définition de la norme juridique et la fonction du juge. Si l’on s’en réfère au chapitre 7 du livre III, la norme juridique est une instruction formulée de telle sorte qu’elle n’offre pas de liberté au jugement pour l’interpréter. Il suit ici l’adage du droit romain selon lequel «ce qui est clair n’a pas à être interprété». Si le juge n’a pas de marge d’interprétation et doit s’attacher simplement à la lettre de la loi et non à son esprit, c’est parce que Sénèque considère qu’une marge d’interprétation rendrait ses jugements arbitraires or le droit positif n’a pas à être arbitraire. Mais le juge peut-il réellement déduire une norme particulière, la décision du jugement, à partir de la seule norme générale de la loi ? N’y a-t-il pas confusion entre le refus de l’interprétation et le refus de l’arbitraire ?

III – La définition de l’obligation

La troisième chose que nous pouvons retenir concerne la définition de l’obligation. L’obligation juridique, fondée par la loi, est une relation intersubjective entre deux personnes liées par l’existence d’une dette, c’est-à-dire une relation entre un créancier et son débiteur. Si cette obligation n’est pas respectée, le créancier est en droit de recourir à un tiers, le juge, pour qu’il obtienne le paiement de la dette de la part du débiteur. L’obligation juridique est donc susceptible d’exécution forcée. En revanche, l’obligation naturelle, fondée par la nature ou la divinité, ne peut être susceptible d’exécution forcée par le recours à un tiers, seules les deux personnes impliquées dans la relation sont juges de leurs devoirs. Nous pouvons nous demander ici si Sénèque n’opère pas une confusion entre obligation civile et obligation juridique ? N’y a-t-il d’obligation juridique que l’obligation civile ? Comment comprendre que des obligations naturelles soient prises en compte par le droit positif ? Par ailleurs, un point intéressant à relever est que contrairement à ce que les apparences laisseraient croire, l’obligation naturelle, particulièrement celle de la bienfaisance, crée, selon Sénèque, un lien plus fort et plus durable entre les deux personnes que l’obligation juridique, entendue ici comme seule obligation civile, est-ce parce que les deux personnes ne sont pas liées au moyen d’un tiers, mais sans médiation de l’une à l’autre ?