Normopathie nationale

Publié le 10 avril 2011 par Variae

Votre vie a probablement changé depuis vendredi. Non ? Je vous vois froncer les sourcils d’un air perplexe. Enfin, vous vous moquez de moi, c’est cela ? Non, vraiment, vous n’avez pas pris connaissance de l’événement politique et économique de la fin de semaine et du week-end – le dévoilement du programme économique du Front National ?

Cela n’est pas très étonnant, en vérité. La couverture presse en a été limitée à quelques articles, partagés entre le constat de la reprise sans grande surprise de thèmes déjà évoqués par Marine Le Pen (révolution fiscale, sortie de l’euro), et le récit tragicomique de la présentation façon groupuscule clandestin, avec les « experts » du parti refusant de dévoiler leur identité, de peur d’être victime du « nouveau maccarthysme » qui régnerait dans notre beau pays.

Censure, volonté de ridiculiser un parti qui ferait peur ? Cela ne tient pas : les derniers mois ont prouvé la forte propension des médias à accorder, avec parfois un peu trop de légèreté même, crédit et attention au « nouveau » FN. Si la présentation de vendredi dernier avait été un grand moment, on peut être certain qu’on en parlerait encore à l’heure actuelle. Mais tel n’est pas le cas – et on le comprend. Sans même entrer dans le débat sur la faisabilité, l’efficacité ou le réalisme des mesures mises en avant, on ne peut qu’être frappé par leur grande banalité, comme le souligne Hervé Nathan. Banalité par rapport aux interventions précédentes de la présidente, comme on l’a déjà dit. Banalité par rapport au contexte idéologique général ensuite : le protectionnisme, update de la bonne vieille préférence nationale, n’a plus rien d’une idée honnie, n’en déplaise à ses défenseurs, et trouve même son chemin jusqu’au programme socialiste. Banalité par rapport à ce qu’a toujours été le FN : l’immigration zéro, ce n’est pas franchement une innovation marinesque. Banalité enfin par rapport aux programmes mêmes d’autres partis : à cet égard, la référence systématique à Piketty donne un curieux sentiment de proximité avec le Parti socialiste.

La banalité : rêve et malédiction du Front National. La stratégie de Marine Le Pen passe par une normalisation du FN, pour élargir son électorat et le faire sortir de l’impasse politique où l’avait enfermé des années de cordon sanitaire et de relative intransigeance de la droite de gouvernement. A mesure que l’UMP se droitisait sous l’influence de Nicolas Sarkozy, et que la gauche perdait le contact avec une partie de l’électorat populaire et des classes moyennes, il devenait évident qu’il y avait un coup à jouer pour une formation populiste débarrassée de ses souillures trop évidemment racistes et des jeux de mots paternels. C’est ce coup que joue Marine Le Pen depuis le début de sa montée en puissance, s’inspirant d’autres formations semblables en Europe, tentant d’occuper les terrains de la morale, du social, et de l’anti-islamisme. Deuxième étage de la fusée : une fois la première partie de la stratégie validée par les sondages puis par les cantonales, il faudrait donner des gages sur la capacité du FN à devenir un parti de gouvernement. D’où le teasing d’enfer sur le programme économique façon « vous allez voir ce que vous allez voir », et l’intox sur les « experts » et intellectuels de haut niveau qui rejoindraient massivement le vieux parti.

C’est précisément le moment où la banalisation, qui « décomplexe » les électeurs et ouvre des perspectives électorales inconnues de Le Pen père, peut devenir une malédiction. Les propositions de Marine Le Pen n’ont rien de décoiffant. Qu’elle se force à répéter qu’elle travaille avec économistes et hauts fonctionnaires est déjà une défaite pour elle : elle, la pourfendeuse de l’UMPS, elle, la briseuse de tabous et de faux consensus, n’en vient-elle pas à guigner des signes de respectabilité propres aux partis traditionnels ? Faut-il forcément que son directeur de cabinet vienne de Bercy ? Le name-dropping un peu frénétique de références économiques bien connues, même si parfois hétérodoxes, est-il une nécessité ? Pire encore, du moment qu’elle accepte d’entrer dans ce référentiel, elle met la main dans un engrenage dont elle ne peut sortir gagnante : une sorte de cercle de la raison où il y aura toujours plus de hauts fonctionnaires de Bercy contre elle que pour elle, plus d’économistes qui la critiquent que d’experts qui la défendent ; une spirale sans fin où on lui demandera toujours plus de gages de sérieux, jusqu’à ce qu’elle perde toute originalité.

Mauvaise affaire que celle consistant à troquer dix doses de marginalité rebelle contre une dose de normalité. Marine Le Pen peut bien répéter à l’envi que ses bons résultats aux cantonales prouvent l’existence d’un vote d’adhésion qui ne se limiterait plus au rejet des partis en place, cela tient de la pétition de principe non démontrée : on peut tout autant penser que le vote FN reste un vote de colère, se reportant justement sur un parti différent, mû par des arrière-pensées pas tout à fait dénuées de racisme et de xénophobie. Se maintiendra-t-il, ce vote, sur un parti se normalisant jusqu’à devenir une sorte d’UMP bis ? Rien n’est moins sûr. Puisque Marine Le Pen entend investir le terrain social, et si ses votes restent bien des votes de colère et de désespoir, elle ferait mieux de jeter aux orties économistes et technocrates, et d’adopter des propositions réellement iconoclastes, promettre des augmentations salariales considérables et précisément chiffrées, des mesures punitives lourdes contre la grande distribution, des sanctions totalement dissuasives contre les employeurs de sans-papiers et les grands groupes qui leur font sous-traiter des marchés, des taxes délirantes contre les produits chinois, etc. Dans tous les cas, on attaquera sa crédibilité, alors pourquoi se gêner ? Pense-t-elle vraiment qu’une mesure idéologique et complexe comme la sortie de l’euro fait réellement rêver dans les chaumières ? Croit-elle gagner quelque chose en intégrant la molle et vague langue de bois des programmes des partis traditionnels, à coups de « nous lutterons contre l’exclusion » et « nous assurerons le redressement des classes moyennes » ? Est-ce bien avisé d’expliquer que « tout ce que nous proposons, nous le faisons dans un esprit de responsabilité et de sécurité pour les Français. Il n’y a donc aucun chaos ou aucune apocalypse à craindre, bien au contraire » ? Quand un bon nombre de ses électeurs espèrent sans doute au contraire un grand coup de balais ?

Si le Front National ne parvient pas à trouver le difficile équilibre entre normalité et extrémisme, il retombera d’un côté ou de l’autre de la ligne de crête, et perdra au passage ses récents gains électoraux et sondagiers. Et cela se sent sur d’autres terrains que celui du programme économique et social : les tentatives récentes de draguer le vote juif en allant sur Radio J, ou de faire passer la pilule des déclarations anti-Islam en allant débattre sur Radio Orient (émission très instructive à réécouter ici), sont autant de traductions de cette euphorie normalisatrice qui part dans tous les sens pour ne heurter personne. A vouloir se transformer en parti attrape-tout cherchant le vote de toutes les minorités, y compris de celles qu’il dénonce par ailleurs, le FN risque de progressivement abandonner sa radicalité et son attrait. Est-il efficace de cogner l’Islam pour ensuite aller expliquer sur des ondes communautaires qu’on n’a rien contre les Musulmans en tant que tels, uniquement contre les dérives fondamentalistes ? La prochaine étape sera-t-elle un discours d’apaisement envers les « racailles », victimes de la mondialisation et des partis au pouvoir ? Marine Le Pen devrait méditer les deux dernières élections présidentielles et le destin des « troisièmes hommes » tapant à la porte de toutes les niches électorales : à trop s’éparpiller, à vouloir satisfaire trop de monde, on finit par ne plus ressembler à rien.

Romain Pigenel