Le temps des reprises

Par Borokoff

A propos de Je veux seulement que vous m’aimiez de Rainer Werner Fassbinder 3.5 out of 5 stars

En Allemagne, Peter, un jeune maçon, construit une maison pour ses parents, patrons de bistrot. Pour ne plus être un poids financier, Peter, qui vit encore chez eux, décide de déménager avec sa fiancée Erika à Munich. Bien qu’il ait trouvé rapidement un travail sur un chantier, Peter s’endette irrémédiablement et plonge dans une crise qui l’amène à la folie…

Je veux seulement que vous m’aimiez, adapté du livre de Lebenslänglich -- Protokolle aus der Haft (A perpétuité – Protocole de détention) de Klaus Antes et Christine Erhardt, n’est jamais sorti en salles en Allemagne mais uniquement à la télé ouest-allemande en 1976. Inspiré de faits réels, le film est construit en flash back dans lesquels Peter (Vitus Zeplichal), depuis sa prison, raconte son enfance et les circonstances de sa vie qui l’ont amenés à commettre un crime.

Peter a toujours souffert d’un manque d’affection, dans une famille dont les membres ont pris l’habitude de ne pas se parler. A Munich, malgré ses efforts acharnés au travail et sa volonté de se détacher financièrement de la tutelle parentale, Peter n’arrive pas à joindre les deux bouts. Sa femme, enceinte, ne travaille pas et malgré les heures supplémentaires qu’il fait au chantier, Peter accumule les dettes. Mais en enfant bien élevé et qui reproduit son éducation, Peter se tait et cache la vérité à sa femme, soucieux d’assumer tout seul le devoir de ramener de l’argent. Le film raconte cette spirale et cet engrenage infernal d’un Peter très affectueux et amoureux de sa femme mais qui, traumatisé par le manque d’amour dont il a souffert enfant, « pètera les plombs », enfant inconsolable.

Ce manque affectif, Erika ne peut le combler ni même le comprendre. Ce n’est pas sa mère après tout. En marge de ces preuves d’amour qu’il lui demande constamment, Peter fait des dépenses inconsidérées pour Erika, machine à coudre, bracelet en or. Il aimerait qu’elle ne manque de rien et soit heureuse, qu’il puisse la gâter et lui offrir des cadeaux comme dans tous les couples. Il va se mettre dans une situation incontrôlable et s’enfermer dans le mensonge.

Remarquablement filmé, rythmé, monté, entre les confidences de Peter à une psychologue en prison et ce récit en flash back des évènements qui l’ont amené à tuer un patron de café (figure du père ?), Je veux seulement que vous m’aimiez est construit comme un film à suspense où monte une angoisse de plus en plus palpable chez les personnages et le spectateur. Les discussions d’Erika et de Peter tournent seulement autour de l’argent. Le couple vit reclus, n’a aucun ami, ne voit personne sinon la grand-mère d’Erika. Erika supplie Peter de demander de l’argent à son père, mais Peter s’y refuse, incapable de communiquer avec son patriarche alors que la situation l’y obligerait. Dans une confession cruelle à la psychologue, Peter, lucide, confie que s’il avait parlé à son père, ce dernier l’aurait sauvé en lui prêtant les 2000 ou 3000 marks qui lui manquaient.

Les rapports sont froids entre les membres de cette famille, les acteurs jouent de manière un peu théâtrale cette incapacité à communiquer entre eux. Peter, regard fixe, allumé, porte une rigidité en lui que renforce ce corps râblé et cette posture raide, visage mutique, la tête posée sur les épaules comme s’il n’avait pas de cou (on pense à l’enfant de Le Tambour). Vitus Zeplichal joue admirablement ce personnage bon dans le fond mais qui, rattrapé par un manque d’amour inguérissable, sombrera dans la folie.

« À part ceux qui s’aménagent un petit bonheur protégé dans leur coin, on vit dans un système qui ne donne pas la possibilité aux gens d’établir des contacts, de communiquer. La façon dont les différentes générations sont éduquées ne conduit qu’à cette absence de communication. » dit Fassbinder à propos de ce film, ajoutant que si « Tout est un problème de conditionnement (…), c’est la société qui l’a (Peter) rendu mauvais ».

La société, où une enfance dont il ne s’est pas remis ? Toujours est-il qu’avec ce constat qu’une « communication réelle entre les gens serait révolutionnaire », Fassbinder (1945-1982) n’a jamais paru aussi contemporain. Voire tristement prophétique…

www.youtube.com/watch?v=gIJXS_TOR-0