Les arts dangereux de la bronzette

Par Lepoeteinconnu

Flemmardant sur la muraille d’une bastide tricentenaire, s’enivrant parmi les lierres de parfums glycines et se rassasiant de divines chaleurs solaires, un heureux squamate roulait la gorge. Il irait plus tard chanter comptine à celle qu’il connaissait. Mais pour l’instant il lui fallait profiter encore du doux bonheur solitaire tant l’astre ne flamboyait rien que pour lui.

Les vignes arrondies par les collines environnantes voyaient leurs feuilles bruisser et chanter sous les arpèges capricieux du vent d’Autan. Cerisiers et figuiers n’étaient pas en reste, tandis qu’au pied de l’enceinte, sur une table grise en fer forgé et aux courbures rouillées d’avoir connu tant de saisons, une enivrante fragrance rosée sucrée et un air musical perlé, vieux de quelques ans, en un liquide enjôleur jouaient de concert dans une tulipe "cristal" givrée.

Plus haut, caressant de leurs ailes taquines quelques reliefs d’un cumulus égaré, s’invitant, s’invectivant l’un l’autre, s’improvisant chacun leur tour témoins intéressés du rendez-vous liminaire des futurs amoureux, émouchets et hirondelles, jouant sur les vagues du souffle chaud venu d’un Est venteux, tournoyaient en quête de proies. En bas, un festin s’organisait autour d’un breuvage que seul l’humain sait apprécier.

Quelques fruits rougis devenaient objets de convoitises hyménoptères sur un plateau en gré, tandis qu’une armée de travailleuses tentaient d’escalader un pied du mobilier. L’abondance allait se dévoiler. Il n’y avait qu’à patienter.

Le temps passant, notre ami squamate prenait couleurs, s’amollissait sous les rais brûlants, se complaisait dans son bonheur, alors qu’une belle restait à l’attendre, là-bas, de l’autre côté de la propriété, sur la berge d’une mare ombragée. Pour lui, bronzer était un art, apanage plus que millénaire, que seuls les initiés aux plaisirs solaires savent apprécier. Alors cela valait bien la peine d’en profiter. D’autant que sa congénère devait certainement faire de même ; il n’en doutait point.

Puis le moment de passer à sa promise devait arriver. Il allait se remobiliser, étourdi, presque ankylosé par la douce agression solaire, la tête emplie de rêves à deux, de projets et d’idées de festins dans les recoins et interstices de la contrée que lui seul connaissait. Ses pensées le mettaient en appétit.

Justement !

Avant de partir pour l’aventure - celle que parfois l’on ne choisit pas -, notre ami décidait de prendre des forces. Puisqu’une bonne table l’attendait là, juste sous lui, attirante pour une fois, avec ces gourmandises à prendre sans effort… Il allait se servir, guidé par une envie de prédateur ; de prédateur qui allait prendre des forces pour chanter l’amour.

Alors…

Alors une main, armée de petits doigts, aussi jeune que tyrannique, aux empreintes sans voix mais tellement maléfiques et se déformant à chaque clignement d’oeil, une main fredaine, amatrice de colifichets porte-bonheur de gredin, allait subitement briser un destin unique. Elle approchait dangereusement et allait commettre un méfait. Notre ami allait en effet se voir amputé. C’en était presque fait !

Comment pourrait-il à présent se présenter à une belle sans l’artifice qui faisait sa renommée ? Allait-il se laisser estropier ou faire parler sa légendaire rapidité ?

Mais, notre lézard, se voyait soudain contraint d’interrompre son entreprise. Ce n’était en fait qu’un rêve. Un rêve qui somme toute muait en cauchemar et vilaines surprises.

Réveillé par le bruit d’un verre qui cassait juste au-dessous de lui, il ouvrait les yeux et se palpait. À prime vue l’honneur était sauf et il se devait de rester entier.

Sans demander son reste, ne sachant plus où était la réalité et oubliant les bienfaits que lui avait prodigué l’astre roi au détriment de celle qui l’attendait, ne sachant combien de temps avaient duré ses plaisirs, il prenait ses pattes à son cou et s’en allait de l’autre côté, au frais et en sécurité. La promise était dans l’affolement oubliée, et ne l’espèrerait probablement plus.