Rouveyre par Mécislas Golberg. 1905

Par Bruno Leclercq

Rouveyre

L'Album de la Comédie française
(Flammarion éd.)
On dit Rouveyre, comme on dit Abel Faivre. Il y a des personnalités à noms, à prénom, à noms et à prénoms. Il y a aussi celles à qui on donne fatalement une particule et à d'autres le nom de Monsieur...On dira toujours Victor Hugo et Racine, on ne pourra ne pas dire M. Taine et de Montesquieu, cependant qu'on annonce Jean-Jacques.Ce sont des nuance que régit une loi mystérieuse de la musique des mots et des caractères.Rouveyre – tout simplement – a l'air à la fois familier et inquiétant. On croit les posséder ce nom et cette personnalité et ils fuient, inexplicables, tous les deux.J'ai connu Rouveyre au quartier Latin. Il était encore rapin avec des souvenirs de l'Ecole et le léger débraillé d'une toute légère fronde.D'aspect endormi, il avait l'air d'être un passant désabusé. Il faisait des dessins simples et naïfs. En le voyant, on était étonné de son manque absolu d'intrigue et d'agitation qui rendent si matadors les futurs maitres du crayon, de la Butte à la Fontaine Médicis.Rouveyre paraissait discret, aimable et d'un crayon paresseux. Je ne l'ai jamais vu prendre un croquis. On regardait, en rôdant, un peu partout : Concert Rouge, musique du Luxembourg ou Lamoureux.Rouveyre parfois indiquait une tête. Elle paraissait, au premier coup d'oeil, vulgaire et sans intérêt. Mais en la dévisageant plus attentivement, on s'apercevait qu'il a su la distinguer et qu'il a fait... une trouvaille.Je l'ai revu après une grave maladie. Il était toujours souriant, indolent et indifférent. Il a vécu cependant ; il a souffert ; il a coudoyé l'abîme et le néant. Rien ne trahissait la bourrasque.Il continuait aussi ses dessins. On pouvait croire que cet indolent amateur se désintéressait de son art. On pouvait supposer que son dessin n'était qu'une oeuvre de hasard et de moment.Rouveyre souriait ! D'autres, avec des allures de Delacroix, des rêves de « Grand Art », des discussions sur « les arts » sont devenus des fournisseurs du Marais, des catalogues de mode, ou bien des employés placides de mairie.Rouveyre continue sa route, sans tension, sans phrases, et publie ses croquis de caractère dans les grands quotidiens et les illustrés. Son art se précise et se détache de plus en plus de la pénombre. Enfin son volume « 150 caricatures théâtrales », paru en 1904, le classe parmi les Maîtres du crayon.Je suis resté étonné de la silencieuse promenade de ce jeune X qui, avec des airs détachés et des allures de dilettante a su construire un art de dessin, solide et très humain.C'est avec intérêt et une vraie inquiétude que j'attendais son nouveau volume « L'Album de la Comédie Française ».Je savais déjà le caractère précieux de sa façon de travailler. Il me paraissait une sorte de Docteur Doyen, moins les cinématographes. Il a fait si doucement et en « gant perle » les plus graves opérations de la vie humaine, de sa propre vie. Il a su ne pas se donner des airs spécieux devant l'existence qui cependant le préoccupe beaucoup, ni devant l'art qu'il aime profondément.Il les traite tous les deux en rares bibelots qu'on prend en souriant, délicatement et qu'on dépose dans un coin, avec un regret et une très tendre mélancolie.L'art compris de cette façon vient du caractère même de Rouveyre, de sa conception artiste... consciente ou non – qu'en sais-je ? À la façon grecque.Bon gré, mal gré, je l'ignore – dis-je ; il voulait être un grand dilettante de la « modernité » et il est arrivé à créer un art de notation, précise et humaine.Le dessin est devenu, à un certain moment, un réquisitoire en courbes folles contre dos voûtés, gros nez, lippes, ventres veules.Le dessin était devenu un hoquet ou... un programme.La notion même de l'homme était déformée.L'odieux et le laid se posaient comme principes de la ligne et du crayon.Rouveyre en bon touriste qui cueille un aimable bouquet de fleurs et de souvenirs, est retourné à la bonne tradition. Il ne veut ni railler, ni améliorer.Indolent, il ne tient pas à creuser la pauvre âme humaine, à la tirailler.Souriant, il ne veut pas s'attrister en portant le fardeau des grands maux et des colères farouches. Oui ! Certainement, pense-t-on en feuilletant ses albums, les hommes sont souvent laids, parfois niais, parfois méchants, cela importe-t-il ? C'est du petit vice ! Qui n'empêche ni les femmes d'être belles, ni le jour d'être clair. Au fond de tout demeure le propre de la nature humaine, la vie qui est vertu par elle-même.Feuilletez cet Album de la Comédie !Le gros Silvain a un bon regard. On sen une plasticité merveilleuse chez Claretie ou son ombre. Le Bargy, doucement niais – juste ce qu'il faut pour avoir « la certitude » - a des attitudes vraies et généreuses.Mounet-Sully qui incendie son front par lz feu de ses prunelles est un brave coeur qui croit à son art. On pressent d'intimes qualités d'ordre et de volonté chez Sorel, des notions précises chez Bartet... L'ensemble des évocations se termine par le portrait de Mlle Lecomte, une vision de fraîcheur et de simplicité.La série de ces comédies déformés par leur art, par leur vie d'apothéose de papillon et de ténèbres de coulisse, est un beau plaidoyer pour la pauvre nature humaine qui malgré tout reste naïve, sincère et de bon aloi.Voici la grande découverte faite par Rouveyre !Il a fait entrer le dessin dans le cercle des choses normales et vraies ; il l'a attaché à la tradition de Callot. Et, chose merveilleuse, il est arrivé à ce résultat sans s'essouffler, sans acquérir une ride ; il y est arrivé sans effort apparent, avec l'air de flaner dans cette vie pour « tuer le temps ».
Octobre 1905.
Mécislas Golberg.

Revue Littéraire de Paris et Champagne, N° 34, janvier 1906.


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