Echange

Par Deathpoe

J'étais pourtant persuadé que mon rendez-vous était à 15h20. 13h11, je jette le post-it jaune, avec le mois écrit en chiffres romains. Depuis le début je trouve ça d'une prétention... Juste le temps d'apercevoir "13h20", griffonné avec soin, et de courir dans l'appartement sans perdre de temps, ne pas gaspiller la moindre seconde, ne pas faire le moindre geste inutile parce que, question ponctualité, les psychiatres sont des putes médicales: aucun dépassement, la passe est chronométrée à la minute près.
En voiture j'écrase l'accélérateur dans un souffle d'énergie effroyablement contrôlable. 80Km/h de vitesse de croisière, trois feux oranges et un bus évité, je trouve une place de stationnement à deux pas du cabinet. Je me brûle la gorge avec ma clope en me mettant à courir, comme si c'était vraiment important d'arriver à temps. 13h21, assis en salle d'attente. Bien joué, comme on dit. 13h26, une cliente débarque et s'assied en face de moi. "C'est pas possible, y'a une couille dans le potage là. -Pardon? -Non, rien." La porte du bureau est entr'ouverte.
"Vous boudez ou quoi? Ça fait cinq minutes que je suis comme une nouille dans la salle d'attente.
-Qu'est-ce que tu fais là?
-Je passais dans le coin et j'ai vu de la lumière, quelle question.
-Mais tu n'as pas rendez-vous maintenant...
-Ah, merde. C'était donc bien 15h20.
-Enfin, je peux te prendre, je n'ai personne, mais une partie du temps est déjà perdue.
-Non c'est bon, je reviendrai, j'ai à faire dans le coin de toutes manières."

(...)
"Et bien, c'est ta nouvelle manie d'arriver en avancer maintenant?
-Peut-être. Tenez cadeau, je devais distribuer ça pour le boulot, des brochures sur tout ce qu'il y aura en concerts baroque / classique dans le coin. Personnellement ça m'intéresse pas, mais peut-être que vous trouverez une sortie à faire avec votre femme.
-Tu t'occupes de ton couple après avoir foutu le tien en l'air?
-Ouais, je songe d'ailleurs à me recycler en conseiller conjugal."

Ce n'était pourtant qu'une boutade bienveillante mais il perd son sourire en croisant mon regard.
"Et bien, comment tu vas?
-Je pète le feu, merci de vous en inquiéter.
-Vraiment?
-Ouais, bonne journée. Du soleil, fait pas trop chaud. J'ai fait le boulot que j'avais à faire, j'ai même rendu mon bouquin pile à temps à la médiathèque.
-Miracle...
-Je sais, mais c'est gonflant de payer les frais. Et puis je sais pas, je me sens en forme, physiquement, ça change. Et puis j'ai trouvé un super produit qui enlève toutes les impuretés sur les vinyles.
-Ah tu es vinyles toi?
-Oui, le son est plus chaleureux, je trouve. Enfin, je commence une petite collection. D'ailleurs vu un original de L.A Woman état neuf, et un album de Gainsbourg que j'ai déjà, mais qui appartenait en fait à mon géniteur.
-Et bien alors, pourquoi le remplacer?
-Je ne sais pas, il y a son nom dessus, et ça m'emmerde. Vous voyez, il y a trois jours j'ai découvert une chanson de Gainsbourg et impossible de la trouver sur internet, j'ai été obligé de l'écouter sur le vinyle de l'autre con. Je sais pas, ça m'a emmerdé.
-Pourquoi ce rejet?
-Pour info, la chanson est I'm the boy où Gainsbourg s'évoque en tant que garçon capable d'invisibilité, paroles à la fois crues et poétique, magnifique morceau.
-Et donc, pourquoi ce rejet du père?
-Du géniteur, rectifions. Il m'a rejeté, j'en fais de même. J'ai une extraordinaire faculté à rayer les gens de ma vie, sauf dans certains cas. Mais de toutes manières, je serai bien obligé de le voir un jour ou l'autre, avant qu'il ne soit en fin de vie, je veux dire.
-Pourquoi donc?
-Eh bien, je crois que mon inconscient m'a envoyé un putain de message il y a quelques jours. Un rêve vraiment étrange.
-Tu me le racontes?
-J'étais enceinte. Ce qui est bien sûr totalement absurde, mais c'est un rêve, alors. Et je ne l'ai su que 5 minutes avant l'accouchement. Je suis allé voir mon amie pour lui demander ce qu'elle avait foutu. Le décor était simplement constitué de couloirs d'hôpitaux, vous savez, ce labyrinthe, ces lumières aveuglantes. Et puis, j'ai accouché, par la bouche, comme si c'était une libération. Et là, ce n'était qu'une poupée, dont il manquait le bras gauche et la jambe droite, et mes yeux se sont mis à rouler par terre, d'énormes globes oculaires, et pourtant je voyais toujours.
-Et ensuite?
-Ensuite, je ne sais pas. J'ai vu ma mère totalement abattue, affalée contre le mur de la cuisine, c'est là que je me suis rendu compte que je n'avais pas fait gaffe si le semblant de bébé respirait ou non. En allant le voir, j'ai vu que non, il avait un aspect de plastique, et ne bougeait pas, j'ai tout essayé. Je me suis vu m'effondrer dans les bras de mon meilleur ami, en disant "J'ai tué mon frère, putain, je l'ai tué". Après, diverses scènes de mort: moi pendu au XVI°, fusillé au XVIII° etc.
-Très douloureux pour vous ce rêve, je suppose. comment s'appelle votre meilleur ami, déjà?
-Jonathan, très ironique, hein.
-Il y a tellement de culpabilité dans tout ça, vous savez que vous n'y êtes pour rien.
-Oui, mais euh, j'ai toujours eu ce sentiment d'être né avec la fin, d'être né double "le commencement et la fin de tous les êtres", comme disait Malraux.
-Je sais, mais je crois que je ne l'avais toujours accepté que en tant que fait, rien de plus. Finalement, ce vide que je comble par tous les moyens possibles, c'est peut-être ça. D'ailleurs, vous savez quoi, dès que j'en aurai les moyens, de préférence par la vente de mon premier livre, ahah, je le ferai exhumer et le ramènerai à Montigny.
-C'est si important que cela pour toi?
-Ça l'est, maintenant. C'est là que j'ai grandit, aimé, été aimé, tout détruit.
-Tu sais que dans les rêves, l'accouchement bucal, si on peut dire, est très symbolique, au niveau de l'expression, de tout ce que l'inconscient veut exprimer mais qui est réprimé par les systèmes d'auto-défense mis en place. Et ton amie?
-Ex-amie, et je n'ai pas envie d'en parler.
-Voyons, tu sais très bien que...
-Oui, que ce dont je ne veux pas parler en dit plus que ce que je dis, je connais vos ficelles, à force.
-Alors rien. Vous ne voudriez quand même pas que je me la joue adolescent transit d'amour.
-Mike arrête toutes ces conneries un petit peu, ton cynisme là, ça va deux minutes, exprimes-toi.
-Super. Mais je suppose que c'est l'heure d'arrêter là.
-Oui. Tu t'en tires bien sur ce coup."

Je lui tends le chèque et la carte verte qui va avec. Ainsi qu'une photo.
Et comme je suis quelqu'un de très malin, j'attends le dernier moment pour vous montrer ça.
-C'est triste.
-Bah non, deux jumeaux avec leur mère.
-Oui mais quand on sait que l'un des deux n'est plus là.
-Oui, mais là, ils sont là.
-Bon, vendredi après-midi?
-Ah non, je me casse demain pour Paris. Quelques jours, histoire de.
-Samedi matin tu seras là alors?
-Logiquement oui.
-A samedi alors.
-Ouh je sens que je vous ai ému là, c'est vous qui rougissez maintenant, pas moi.
-A samedi."