Gabon délivrance

Par Francois Moussirou @LESALONIVRE

-Eh! Petit papa viens ici!

-C'est comment le grand Bad news! Tu fais la pluie et le beau temps dans ce quartier. Quelles sont les dernières infos ? C'est toi CNN du quartier.

-Petit Papa, un nouveau grand vient de débarquer dans le kwat*!

-Qui ? Bila le français.

-Non! Pas lui! C'est un enfant perdu.

-Non le grand dont je te parle est trop wazz*! Les blases qu'il tape sont trop kinda n'daki kinda. Le grand est sur son trente-et-un tous les jours. Depuis son arrivée, il y a un mois, il change de vêtements, matin, midi et soir. A chaque fois qu'il vient au bar, il dégage un « vent » terrible. Tu sais, c'est pas le genre d'effluves qu'on vend chez le libanco* du carref'. il paraît qu'il est rentré définitivement de France. Là-bas aussi c'était un grand. Il s'est mariée trois fois. Il a divorcé trois fois. Professeur à l'université des européens sa mémoire est parmi les pointures de ce monde inégalitaire. Donc tu vois petit papa c'est pas n'importe qui! Pour l'instant il vit chez le grand Nziengui mais on lui a promis un poste. Il roule déjà en Range Rover pendant qu'un bouseux comme Firmin Ikapi roule en B-m-double pieds alors qu'il a un master en finance qui s'est transformé en master fainéantise. Ce grand là va faire mal dans Libreville. Il faut qu'on lui trouve rapidement une petite. Tu sais très bien qu'avec les grands de ce pays, si tu leur trouves de bonnes gonzesses, ils te trouvent du pognon en quantité pharaonique pour bâtir une maison à la sablière...Moi je te dis Petit papa surveille bien ce grand...

-Bad news tu aimes trop le congossa. Laisse-moi tes histoires là! Regarde qui passe devant nous...C'est Bila le français.

-Champion ! Champion! Sers-nous quelques burins. On a la gorge sèche! Tu mets ça sur la note du grand Bad news.

-Bila! Tu passes comme ça sans dire bonjour à tes frangins. Viens prendre une dernière pour la route!

Bila se rapproche de la cour de la maison qui fait office de Bar. Il s'assoit comme un petit garçon bien timide à qui l'on aurait reproché toute son existence durant d'être né.

-Tu joues les dameurs!

-Non! Je faisais les cent pas. Je ne vous avais pas vu. Tu sais bien petit papa que je vois mal de loin!

-Ah! Laisse-nous tes histoires là, Bila. Tu pousses encore les cartes avec qui. Ça fait déjà trois mois que t'es là! Tu fais parti des meubles. Plus personne ne crois tes histoires. Tu fabules un peu. Oublie la France. Sarkozy a bloqué les frontières pour les négros comme toi qui se croient plus français que De Gaulle. Tu es des nôtres, oublie la France. Ils ne veulent pas de toi!

-Les gars calmez-vous! Ne commencez pas à me charger dès dix-sept heures. Je vous ai déjà dit que je suis franco-gabonais. Tant pis si vous ne me croyez-pas. Le chômage est dur à supporter à Mbeng...Je prends des vacances... Point Barre...

-Hum...hum...Bila...Toujours la même histoire. Mais qui te connais même chez les blancs. Tu faisais quoi là-bas. Tu ne bossais même pas dans un bureau comme le grand qui vient d'arriver de Paris. Est-ce que tu le connais ? Hein ! Tu ne connais même pas ton frère qui était reconnu comme une pointure par ses pairs en Europe. Non je te dis la France ce n'est pas fait pour toi. Oublie!

-De qui parles-tu Bad news ?

-Tu vois! Tu ne connais même pas le grand damas le parisien ! Damas a quitté la France au début des années quatre vingt. C'était une des grandes voix de la radio télévision gabonaise. Il avait vingt cinq ans quand il a quitté le bled. Il était journaliste. Le pays de feu OBO l'avait envoyé en stage pour compléter sa formation de journalisme auprès des caciques de la télé française comme Poivre D'Arvor. Mais notre grand Damas était tellement bon que les blancs l'ont gardé avec eux...Ils ne voulaient pas qu'il s'en aille rapidement avec le savoir qu'ils lui avaient transmis. Le bonhomme au bout de Cinq ans, il était diplômé en science politique et en journalisme à la prestigieuse Sorbonne. C'est vraiment un balèze ce gars-là. Quand tu le vois, toi même tu sens son charisme. Son langage n'a rien à voir avec celui qu'on parle ici. Un discours politique, ce mec là il te le décortique avec les morsures d'une prose Rimbaldienne. Lui, c'est un vrai français. Rien à voir avec toi qui ressemble à des lendemains incertains !

-Le grand Damas, il se comporte: ceintures Hermès de toutes les couleurs. Une collection de J.M Weston datée de son arrivée en France jusqu'à son départ. Des chemises Lagerfeld, Yves Saint-Laurent, Pink. Montres Jager-Lecoultre. Le grand est trop wazz. T'aurais du faire un effort Bila. Tu connais ton pays. Ici, c'est le Los Angeles de l'Afrique centrale. Même le plus paumé de la République peut te péter au nez. Toi tu préfères jouer au français avec tes frères. Mais tout le monde sais que tu n'as pas connu la même France que le grand Damas.

-Vraiment Bad news! Je m'en fous. Je ne vais pas me comparer avec un vieux...Tout le monde sais que c'est toi la CNN du Delta. Avec tes mots tu es capable de déclencher une pluie torrentielle en pleine saison sèche.

-Bad news! Ta bouche là ne s'arrête pas! Laisse Bila tranquille! On attend notre match Argentine-Ghana. Dit Petit papa.C'est un grand événement. Pour une fois qu'une équipe africaine nous emmène en phase finale, toi tu viens nous pourrir les oreilles avec ton Damas de Paris dont on n'a pas vu la queue.

-Mes petits, vous allez essuyer votre bouche de gabomas cent fois. Le grand Damas quand il parle, il subjugue. Bandes de vermoulures! D'ailleurs je vais l'appeler, il va vous expliquer un peu comment réformer votre pays émergent avec son détergent universitaire.

Quelques minutes plus tard, un gros véhicule de type SUV sorti tout droit d'une série télé filmée en plein Beverly Hills apparu comme une traversée du far-ouest. Avec les routes de ce pays qui sont toujours en travaux c'est vous dire la poussière qui nous rappelait notre pauvre condition. Le moteur du gros porteur de ville s'arrêta comme une éolienne. On n'est pas habitué à ce genre de voitures ici. En majorité on trouve tout type de voitures surtout les japonaises. Leur notoriété doit être due à une volonté de s'affranchir du colon. Donc quand un type se pointe avec une anglaise dans ce pays où il y a autant de trous sur la chaussée que de voitures neuves, il faut vous dire que ce gars a forcément les moyens d'importer les pièces détachées. Le monsieur descendit de sa voiture avec air conditionné. Un petite rampe se déroula pour accueillir les semelles de ses chaussures neuves qui ne devaient pas si vite toucher le sol. Le bar était silencieux comme un métronome qui décompte le nombre de bips antivols du Rang Rover. Le monsieur se dirigea vers Champion qui sortit les révérences dues à un homme de ce type. Bad news l'interpella de suite: Le grand, viens te joindre à nous.

-Tout le plaisir est pour moi mes fils! Dit-il avec un accent au goût de fraise

-Grand frère c'est toi qui nous honores de ta présence.

-C'est pas souvent qu'on voit des frères qui inspirent le respect comme toi. Tu as confirmé à l'extérieur comme un international du football. Tu es comme un Eto'o du milieu intellectuel. Le bruit court qu'ils vont te mettre en haut dans ce pays! Dit petit papa.

-Je vois que les nouvelles vont vite dans le pays. Je n'ai pas encore signé de contrat. Les entretiens que j'ai passé ont été fort intéressants. Ils étaient épatés. Tu sais avec l'émergence qu'à promis notre chef, il veut s'entourer des meilleurs. C'est fini l'époque du vieux père qui dilapidait sa fortune à qui voulait bien lui lécher les bottes. Le petit dès son arrivée il a verrouillé les portes à tous ces vieux qui n'avaient de cesse d'aller au conseil des ministres pour toucher des primes faramineuses en vue de nourrir leurs maîtresses en phase terminale.

-Non! Le grand tu parles bien. Ton franc parler est fort!

-Tu vois Bila! Qu'est-ce je t'avais dit ? Avec Notre tonton ici, le pays est en de bonnes mains. Maintenant c'est le diplôme qui parle. Donc un français à la dérive comme toi, tu risques de ne pas faire long feu dans ce pays pétroliers!

-Oui mais les jeunes, il va falloir oublier les années Elf. Maintenant nous on travaille avec la chine, l'inde...Les grandes puissances ont besoin de nous. Le chef a bien compris les règles du jeu. C'est une chance que la transition père fils se soit passer modérément...Tous ces opposants fictifs qui se sont découverts une passion pour le peuple gabonais, il nous auraient roulé dans la farine. Les éléments ils ont mangé l'argent du père comme on n'a jamais tué un mouton le jour de la Tabaski. Du jour au lendemain ils se sont découverts des vertus démocratiques. On croirait voir une série fantastique avec des issikis en plein Manhattan.

-Donc le grand Damas tu n'étais pas opposé au chef quand il y a eu les contestations. Dit petit papa.

-Qui est fou mes petits ! Toutes ces choses sont contrôlées en haute sphère. Vous croyez voter mais c'est piloté depuis le faubourg Saint-Honoré ou Washington. Vous savez nos républiques bananières ne sont que des comptoirs. Des comptoirs pour enrichir des familles qui se partagent l'Afrique comme on se bagarre le pain à l'école primaire. C'est une petite mafia organisée qui concentre des intellectuels africains qui ont peu d'estime d'eux mêmes. Ils peuvent être intègres, indépendants mais ils revendent leurs charmes à l'UNICEF. L'africain dérange. Toute l'humanité nous l'enseigne. Bien sûr on va vous dire qu'il y a de la croissance dans nos contrées mais qui la sent vraiment cette croissance. Elle nous échappe. Tu as vu combien d'hôpitaux construits ? Combien de bibliothèques ont été érigées à la mémoire de nos ancêtres ? Aucune. Des centres culturels français qui feignent le développement et la résistance éducative tu en trouveras aussi longtemps que règne ce partage du monde. Internet n'en parlons même pas c'est un génocide culturel silencieux. A la vitesse où vont les communications, nous peinons à offrir à la jeunesse une autoroute du savoir. T'as bien sûr quelques nababs qui peuvent se permettre ce luxe en continu mais vous savez que ce n'est pas encore une nécessité dans ce pays où des ministres ne savent pas utiliser un e-mail sans avoir recours à une secrétaire. Quand je pense qu'ils m'ont appelé pour que je mène à bien des projets de décentralisations. Je sens que je vais m'amuser dans cette république bananière.

-Ah ça! Le grand tu es dur avec ton pays.

-Pas vraiment. Je ne fais que de l'observation. Le chantier sur lequel je vais me lancer risque de me mener vers la politique. Un siège de député peut-être. Je songe vraiment à faire de Lambaréné la ville touristique la plus proche de Libreville. Ce colon de schweitzer qui baisait nos sœurs à tort et à travers il faut bien qu'il nous serve à ameuter les foules. Mes petits, si le chef développe cet Axe Libreville-Lambaréné avec sa zone duty-free qu'il a rêvé comme un Dubaï équatoriale, on va s'en mettre plein les poches dans la comptabilité publique.

-Ecoute bien ça Bila toi qui est français. Ce pays va être wazz. Hein! Le grand explique à ce vantard la vie. Il est perdu ce bindi.

-Tu n'as pas vécu au Gabon je suppose. Réplique Damas

-Non. Pas très longtemps.

-Tu dois donc comprendre ces choses que j'explique.

-Oh les explications moi j'en ai que foutre. Des millions d'hommes ont rêvé le Gabon sur papier sans que jamais on ait vu sortir une école de terre.

-C'est vrai mais il faut pas parler comme ça. La jeunesse nous pousse toujours à la rébellion mais la vie exige de la conformité. L'excentricité, l'originalité se sont des valeurs occidentales. Tu sais mon fils. Nous sortons de loin donc ce genre de fantaisies sorties de la bouche d'un jeune ça passe mal. Tu sais moi je reviens de France donc je comprends ta façon de penser. Où as-tu vécu ? Avais-je oublié de te demander.

- Dans la banlieue parisienne. A Romainville.

- Romainville ? C'est chez les pauvres ça. T'aurais du déménager très vite.

- Ça ne m'a jamais posé de problème.

-Tu as tort mon gaillard! La banlieue c'est mal vu là bas. Tu as fait des études quand même !

- Oui. J'ai un bac S et un BTS bois. Sinon je suis artiste Peintre.

- Artiste ! Une condition pas évidente. Tu aurais du faire une école de commerce ou science- po comme moi. Je dis toujours aux jeunes que la base de la réussite c'est l'excellence et la persévérance.

- Sans doute. Mais je n'ai pas eu le luxe de me poser toutes ces questions. Peut-être qu'un jour il me viendra l'appétit. J'ai toujours été passionné par le bois. Dans ma jeunesse je voulais être menuisier. Façonner des meubles m'a toujours fait rêver. La forêt occupe plus de la moitié de ce pays mais je passe pour un incapable au yeux de tous...Enfin...

- Tu vois quand je te dis qu'il est perdu grand Damas. Annonce Bad News

- Mon cher Bila, mon père était menuisier. Mais est-ce que tu imagines ta fille dire en classe mon père est menuisier quand les autres enfants ont des parents banquiers, juges ou diplomates. C'est du folklore ça mon petit. T'as tiré le mauvais lot. Le Gabon n'a pas besoin de menuisiers. Il achète tout aux chinois à bas-prix! C'est mieux comme ça.

- Menuisier ou banquier. J'y vais...Je rentre chez moi. Continuez à pérorer sur votre émergence biscornue...Pendant qu'il est encore temps songez à la délivrance.

***

- Bila où étais-tu fourrer tes pattes ? Je t'ai déjà dit de ne pas traîner avec les soulards de ce quartier.

- Je suis un adulte maman et je traîne avec qui je veux.

- Tu crois que c'est en traînant avec des gens de cette espèce que tu vas trouver du boulot dans ce pays. Il ne te mèneront nul part ces vauriens. Des immondices de niveau BEPC qui n'ont même pas l'intelligence de passer leur permis pour devenir chauffeur. Tu crois que t'iras où dans la vie avec ce genre de fréquentations. Tu as été à l'école comme un enfant de bonne famille mais toi tu refuses tout comme si on t'avait fait du mal dans ta jeunesse. Il faudra arrêter tes gamineries dans les plus brefs délais. Tes parents ne seront pas éternels. Tu veux vraiment te faire commander par tes amis ?

- Je m'en fous. Je t'ai déjà dit que je suis artiste et que travailler dans votre bled paumé ça peut-être séduisant mais je ne ressens pas le besoin. Rien ne m'anime dans votre façon de vivre. Un pays comme le notre, c'est juste bon pour des vacances. On se lasse vite par l'uniformité et la pensée unique. Mais ça tu ne veux pas l'entendre.

- Entendre quoi ? Un discours d'un gosse que j'ai élevé qui s'invente une vie d'artiste avec des théories fumeuses qui ne peuvent même pas déplacer un quartier pour des élections municipales. Pardon mon fils ! Oublie ça très vite! Sinon tu finiras comme tous ces pauvres africains qui se sont perdus dans la vie de France qu'ils ne veulent pas quitter alors qu'ils sont de parfaits anonymes que le gouvernement français se ferait un plaisir de rayer de l'histoire de Navarre. Quand on t'as envoyé en France c'est pour que tu viennes diriger ce pays non pas pour que tu te prennes pour ces petits enfants européens qui croient que le monde leur appartient puisqu'ils ont le droit de rêver dans leur démocratie. Ici tu le sais très bien ce n'est pas le cas. Il fallait quand même le faire hein! Nous les pays africains avec nos mœurs du coup d'État, on a réussi à inventer la démonarchie. Tu veux qu'on fasse quoi de tes âneries d'artiste à la dérive. Ça ne marchera jamais. Même pas en enfer. Mon fils revient à la raison ! Tu es jeune. Tu as la vie devant toi! Ne recule pas. Redouble d'efforts ! L'inscription de cette année en école de commerce ne la gâche pas pour ta soi-disant peinture que je ne t'ai jamais vu pratiquer. C'est de la poudre aux yeux ton histoire!

- Maman arrête je n'aime pas quand tu parles ainsi. Ma peinture est exclusive. Je la garde comme on aime son fils. Le chef d'œuvre est un travail qu'on ne sort qu'au moment opportun mais ça c'est une notion qui vous passe par dessus la tête dans votre pays anesthésié!

- Akié! C'est mon fils qui parle comme ça! Vraiment! Tu vas finir en prison.

- Quelle prison ? Ça ne peut pas exister dans ce pays la madre ! Le Gabon est truffé de voleurs qu'on vénère plus que les pasteurs des églises éveillées. Tous ces roublards se sont engraissés avec le consentement de l'opinion publique qui n'a eu de cesse de mendier aux portes des maisons de dignitaires pour réclamer de quoi survivre. Tu crois vraiment qu'il y a des prisons dans ce pays ? C'est fictif et tu le sais bien. La prison de Libreville n'est même pas clôturée qu'on se demande bien s'ils sont détenus ou entretenus par le système. Tu sais bien que les plus grands voleurs à col blanc de ce pays sont de mèches avec les étrangers qu'ils expulsent comme des malpropres alors que les gabonais n'ont pas encore compris l'importance d'un travail manuel. Tout ce que vous désirez c'est être dans des Bureaux climatisés et rouler des voitures de service que vous finissez par mettre à votre nom en fin de mandat. Un pays de fonctionnaires moi je ne peux pas. Désolé c'est contre-nature!

- Mon fils! Vraiment si tu continues comme ça tu vas te faire tuer ! Tu sais très bien qu'ici la cour criminelle est plus efficace que la dime versée au pasteur nigérian de n'importe qu'elle église endormie ! Avec tes phrases massacrantes, les sorciers et les francs-maçons vont venir te couper la langue ! On n'aime pas les gens comme toi ici! N'oublie pas d'où tu viens ? L'orgueil nuit toujours à celui qui s'en sert contre ses pairs ! Le respect des aînés compte. Si tu veux réussir, dans ce pays, fais comme tout le monde. Tu seras heureux.

- Sans aucun doute mais pour l'instant je vais me coucher ! L'avenir du Gabon peut attendre encore quelques successions monarchiques.

****

Quelque part dans une des cours des maisons du quartier Delta de Libreville, On peut dire que ça tambourine grave. Une femme semble être plus que remontée contre son homme. Des sons de marmites tombées dans la cuisine ajoutés à des coups de ceintures, des vêtements d'hommes de grandes marques qui traversent la barrière de la villa à une allure déchaînée. Les voisins et les enfants sortent de chez eux. Tout le monde s'ameute devant le portail. Les plus vils ramassent les vêtements et s'en vont avec, renforçant ainsi les chances de les vendre rapidement au marché noir ou de les retrouver comme une pièce à conviction au marché moutouki que l'on nomme aussi moutouince. Un voisin plus courageux et à l'évidence curieux sonne pour venir en aide au couple: « Le grand Nziengui tu es là ? C'est le Big Békalé de Manchester. Ouvre le portail sinon on saute la clôture !

-Békalé rentre! Je sépare les palabres de couple dur dur !

- Rends-moi les clefs de ma voiture salopard ! Dit elle à son homme qu'elle semble répudier de tous ses ovaires.

- Mais Mado calme-toi! Je suis toujours ton chérie. Je ne me cachais pas. On ne m'a pas dit que c'était toi au portail.

- Petit couillon! Menteur! Donc tu as plusieurs maîtresses. Depuis un mois tu te caches. Tu me fuis. Tu es venu me voir à ton arrivée pour me demander les clefs de ma voiture. Depuis plus de nouvelles. Monsieur a disparu. Je te rappelle qu'on a des enfants ensemble au cas où tu l'aurais oublié tocard ?

- Mado toi aussi! Les voisins nous entendent. Nous n'allons pas exposer notre vie.

- Quelle vie ! Tu m'as gâché la vie, espèce de gigolo. A ton âge tu n'as même pas honte de mentir à l'univers entier.

- Mado je vais me fâcher!

- Mais fâche toi! Je n'ai pas peur de toi. Qui te nourris depuis toutes ces années en France. Qui t'as envoyer des westerns unions pour que tu puisses t'acheter des manteaux en tweed digne d'un lord Anglais. Qui t'as enseigné les bonnes manières que tu te vantes de posséder comme une encyclopédie. Je travaille comme une immigrée dans mon propre pays pour que tu ne meurs pas de faim en France. Je te materne en sachant que tu t'es marié trois fois et qu'elles t'ont quitté parce que tu dévalisais leur compte! Mon dieu! Je pensais que c'était des bobards! Maintenant je sais. Tu vas me le payer crois-moi Damas.

- Mado ! Méfie-toi!

- Hum! Me méfier de quoi ? C'est moi qui n'aurait pas du écouter tous tes mensonges sur tes prétendues études que tu as faites en science politique. J'ai découvert le pot au rose. Tu n'as jamais travaillé en France. Hormis quelques boulots précaires de miséreux. Tu passais ton temps dans les facultés comme auditeur libre. Ta vie est monotone. Tu passes tes journées à critiquer le Gabon entier sur des sites internet avec des pseudos aussi débiles que toute ta vie falsifiée de gigolo. Tu crois réellement qu'avec ça on te prendra dans une administration de ce pays. Tu prêches tes paroles en arguant sur un chapitre mineur de droit sur la décentralisation. Tu ne vaux pas un clou Damas. Les femmes ont fait de toi ce qu'elles voulaient que tu deviennes pour elle. Tu ne mérites même plus d'être le père de mes enfants. Petit baiseur va!

-Wohhhh! S'écrie la foule de voisins dehors qui se met à chanter Hilarion Nguema. Quand la femme se fâche, il n' y a plus de secrets. »

Depuis ce jour, le quartier du Delta à Libreville n'a plus jamais revu la tête du Grand Damas le parisien. L'homme que l'on surnomma plus tard Tonton Gigolo. Son histoire reste à jamais gravée dans la mémoire des habitants du Delta qui l'ont élu Maître mythomane.

****

Le bord de mer de Libreville et ses nuits terribles. Je te dis adieu. Cette fois-ci, c'est peut-être un au revoir de plus longue durée. Je suis à l'aéroport de Libreville. Le Départ est prévu pour vingt deux heures. La saison sèche est achevée. Ma mère me regarde dans une sorte de détresse. Toute sa vie elle n'a vu son fils que de manière sporadique. Elle aurait sans doute aimé façonner un autre homme. Les pieds plus ancrés dans la réalité du monde adulte. Ces derniers temps, elle veut s'offrir l'exclusivité de ma vie. Sûrement se préoccupe telle de réussir là où elle pense que mon père a échoué. Pour ma part avec lucidité, je suis sans rancunes. Ils ont fait de leur mieux. Je me sens libre. Profondément libre. Un seul détail fait défaut: ma mère n'a jamais perçu en moi un homme adulte. Je crois bien qu'elle ne l'acceptera jamais. C'est un peu tout mon malheur. Nom d'un chien ! Je suis artiste peintre et personne ne semble prendre cette affirmation au sérieux.

Ce soir, je quitte ma terre natale. Je n'ai dit au revoir à aucun des membres de ma famille. Je l'assume. L'enceinte familiale m'ennuie profondément. Parfois je me dis que les européens ont compris que la paix était dans l'individu. Bien sûr, je comprends que c'est une illusion mais ma famille a fini par me lasser dès le jour où elle m'a regardé comme un pouilleux. Elle m'a vraiment tapé sur le système dès le jour où elle a posé un jugement sévère sur mes actes. Avec grâce, je ne leur tiens pas rigueur de leur infamie. J'ai simplement décider de m'en débarrasser.

Ma mère a encore quelques espoirs sur moi. Elle espère que je devienne un bon fonctionnaire . C'est louable. J'ai vingt cinq ans. Elle pense que je peux encore reprendre mes études afin d'entrer dans une administration financière. Idée plaisante dont je n'ai malheureusement pas la volonté. Je suis artiste peintre. J'irai de toute façon contre toutes ses attentes. Je suis sûr. L'art est indubitable. J'irai au bout de mes rêves. Ma seule crainte était la mort. Je m'en suis libéré. Que peut-il m'arriver de pire que de faire ce qui ne me plaît pas. Rien. Je pense. L'art est une conviction. Ce pays manque d'artistes qui le représente à l'étranger. Je ne crois pas me tromper dans mes choix.

Les yeux de ma mère sont tristes. Je me sens coupable d'être né au cœur de toute cette histoire. Après tout que des personnes se soient aimées et séparées. Ça ne m'intéresse pas. Je me sens prisonnier des pensées de chacun. Je les lis parfois dans les yeux de mes parents. En fait j'ai été adulte dès leur séparation. Toute ma vie d'ailleurs n'a peut-être été qu'une réflexion adulte dans un monde pétri de conneries. Les enfantillages m'ont toujours tenu à l'écart. Dans ma jeunesse, j'étais déjà féru d'actualité. La gueule de Sadam Hussein me fascinait. J'entendais parler de la guerre Irak-Koweït. La chute du mur de Berlin. La musique de Serge Gainsbourg. Le succès de Mc solaar. Les débuts des années quatre vingt dix j'ai adoré. Ma vie librevilloise était belle. Il y avait de la culture. Un cinéma que l'on nommait le Komo. J'y allais tous les week-end. J'ai découvert le groupe Positive Black soul. Papa Wemba nous inondait les oreilles avec son titre Maria Valencia. Mory Kanté chantait yéké yéké. Jordi nous racontait sa vie. Le r'n'b était plein de Groove. De swv à Tlc. Il était presque impossible d'être africain noir et ne pas aimé cette musique. Les groupes V24 et CIA Posse X se lançaient aussi dans le Rap. Savaient-ils qu'il ouvriraient la porte à toute une génération aux influences diverses: de movaiz' haleine à Eben. Mais c'est vrai le monde dans lequel nous vivons oublie les précurseurs. Comment parler de Libreville cette capitale que j'ai connue culturelle sans évoquer ce maître et certainement un génie parmi les hommes Pierre Akendengué. De silence à Awana afrika en passant par sans oublier l'oubli. Cet homme a élevé l'art gabonais. Libreville ma capitale je la trouvais musicale, riche, culturelle. La visite de Nelson Mandela lors de sa libération, j'y étais. Nous n'avions pas internet. Je me sentais ouvert. Toute cette fougue pouvait-elle me laisser indifférent aux exigences du monde moderne. J'ai grandi dans un quartier avec pour habitants des enseignants en majorité. Nous n'étions pas des milliardaires. Mais la culture avait sa place. Des enseignants syndicalistes qui sont devenus ministres, directeurs...C'était l'époque où le Gabon logeait ses fonctionnaires sans se soucier des lendemains. Ce Gabon est-il perdu ? Je l'ignore...Une chose ne fait aucun doute: le monde a changé et le Gabon aussi.

Maintenant à cette jeunesse quel rêve lui offre t-on ? L'évolution de la planète la met sur le banc dans une course à la perfection d'une civilisation moderne. Une course sans départ. L'arrivée est continue. Le Gabon de ce millénaire offrira t-il une révolution. Je doute fort. La pensée africaine se pense t-elle en Afrique ? Je crains que les guerres et les coups d'États ont plus de légitimité que toute cette fumée de négritude balayée par la mondialisation. Libreville vibre encore par son universalisme mais l'équilibre de ce monde a disparu. L' Europe comme fuite ou avenir. C'est un suicide au ralenti. Mais que dire à ces heures proches de mon départ où j'ai fortement l'intention de peindre mon africanité au sein de cette France. Que dire quand j'ai décidé de m'installer avec cœur dans ce pays. Quitter l'endroit qui a enfanté une part de ma gestuelle et de mon accent. Ce déchirement est suicidaire. Mais la liberté me tient à cœur. Je ne trouverai aucun horizon artistique véritable dans ce pays. Que me soit accordée toute la force nécessaire. L'autre rive nous enseigne parfois bien plus sur nous même. Je compte bien m'en aller et exposer mon art nègre au pays des gaulois. Ce n'est pas un rêve. C'est une volonté.

J'embrasse une dernière fois ma mère. Mon enfance, mes souvenirs remontent mais je reste stoïque. A cette heure-ci la nostalgie ne suffit plus. Partir implique d'aller de l'avant et le souvenir de ceux qui sont restés offre un socle pour le cœur. La ceinture est attachée. Un homme âgé est assis à côté de moi. Dans six heures, je serai à Paris et je louerai ma première chambre de bonne.