Schengen virtuel, danger réel

Publié le 16 mai 2011 par Copeau @Contrepoints

Schengen virtuel, danger réel

Avec le déferlement DSK, il va être difficile à présent de suivre la politique française et européenne. Mais pendant que le futur-ex-patron du FMI et ex-futur-candidat à la présidentielle se fait tailler en morceau par la presse américaine, l’agenda néfaste des politiciens en matière de musellement de liberté d’expression sur Internet continue sa progression discrète.

On pourrait croire que je vais parler, ici, des Etats-Unis où, après le 11 septembre 2001, des efforts constants ont été menés pour réduire autant que possible la liberté d’action des citoyens, toujours sous le délicieux prétexte d’une meilleure protection contre d’hypothétiques attentats.

Par exemple, je pourrais passer en détail le Patriot Act qui a singulièrement modifié la liberté d’aller et venir des Américains dans leur propre pays. Ou, plus à propos encore, je pourrais évoquer la dernière lubie de Bill Clinton qui propose de créer une agence fédérale, qu’il rêvasse « totalement indépendante » et permettrait de chasser de l’Internet toutes les vilaines rumeurs et autres mensonges qui sont colportés ici ou là par le média informatique international.

On peut pouffer : Bill n’est plus exactement aussi puissant qu’il le fut, et on a encore un peu d’espoir que sa proposition catastrophique ne sera pas suivie d’effet. En tout cas, pas maintenant.

Il en va, en revanche, différemment du projet, bien concret celui-là, de Schengen virtuel que le président du Pirate Party vient de dénoncer et qui monte doucement en puissance, depuis février, et visant à mettre en place une « protection » globale européenne d’Internet, ou, comme Korben le résume dans son récent billet à ce sujet, un firewall qui permettra d’exclure, de façon centralisée, des sites jugés inappropriés par les institutions démocratiques de la République Fédérale Populaire d’Union Européenne.

Tout part donc d’une proposition de loi — qu’on peut lire ici, en anglais — du LEWP (Law Enforcement Working Party), groupe de travail issu du pilier européen traitant de la Justice et des Affaires Intérieures. On y lira par exemple que la présidence du LEWP a l’intention de proposer des mesures concrètes en vue d’obtenir une « frontière de Schengen virtuelle » permettant aux fournisseurs d’accès Internet de bloquer les contenus illicites en fonction de listes noires européennes. Et ça se trouve au paragraphe 8, page 4 du document en question :

« 8. Cybercrime
The Presidency of the LEWP presented its intention to propose concrete measures towards creating a single secure European cyberspace with a certain « virtual Schengen border » and « virtual access points » whereby the Internet Service Providers (ISP) would block illicit contents on the basis of the EU « black-list ». Delegations were also informed that a conference on cyber-crime would be held in Budapest on 12-13 April 2011. »

En gros et sans rentrer dans les détails techniques qui viendront probablement dans un second temps, lorsque l’idée générale n’aura pas été repoussée dans des grand cris d’effroi qu’il serait pourtant logique de pousser, il s’agit donc ni plus ni moins que de placer l’internet européen sous cloche, sorte d’intranet à l’échelle d’un continent, et permettre ainsi à une poignée de personnes — qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous — de décider ce qui vous est licite ou pas de voir sur votre ordinateur.

Franchement, ça a l’air chouette, ça, non ?

Et le plus rigolo, c’est que cela s’installe, doucement, sans se faire remarquer, et toujours avec ce désir humide et affiché d’une bonne grosse protection : jamais il ne sera question de méchante censure ou de vilain contrôle d’un média qu’on veut, autant que possible, libre.

Mais, vous le savez maintenant : trop de liberté tue la liberté, hein, c’est bien connu. Et puis il faut absolument faire quelque chose contre les abominables pirates de l’interweb qui ne font rien qu’à décharger des films et des musiques gratuitement (c’est très mal), mettent plein de p0rn sur les sites (c’est très très mal), racontent des bobards sur tout le monde (c’est super mal), et surtout, ressortent toutes les affaires louches, les phrases débiles et les promesses non tenues des politiciens (et ça c’est odieux, ignoble, sans nom).

Ne vous leurrez pas : internet libre, c’est l’épine dans le pieds des majors. Pascal Nègre en sait quelque chose. Internet libre, c’est un emmerdement constant pour tous les corporatismes. Internet n’oublie pas les frasques des politiciens, jamais. Internet permet à tout le monde de savoir ce qui se trame dans les coursives du pouvoir.

Et toutes ces excellentes raisons pour garder Internet libre sont autant d’excellentes raisons, pour les majors, les corporations, les diplomates et les politiciens de le museler.

Ne les laissez pas faire : relayez l’information.


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