Correspondances d'autrefois - Lettre 3 Aliénor

Par Liliba

17 mai 2011

 

Souvenez-vous...

Aliénor a répondu à la première lettre de Eugénia, mais juste un tout petit message, car elle était pressée par "des affaires urgentes"... Elle avouait cependant sa curiosité quant aux mots de Eugénia, qui désirait l' "entretenir d'un sujet bien plus personnel" et lui avouait dans la fin de sa longue missive : "ce que vous subissez, je l'ai vécu avant vous"...

  Quels sont donc ces secrets ?

Qu'avait Aliénor de si urgent à faire ?

Qu'a donc subi Augénia ?

Autant de questions et quelques réponses dans la seconde lettre de Aliénor à Eugénia ! 

La Valette, le 30 avril 1835

Chère Mademoiselle Gabeni,

Me voici de retour dans la demeure familiale, après un rapide voyage chez mon oncle bien-aimé, le frère cadet de feu ma mère, dont l’Abbé Verneuil vous a peut-être parlé. J’ai dû m’absenter en urgence, appelé par la gouvernante d’Oncle Louis, qui s’inquiétait fort de sa santé. Il faut dire que le pauvre homme, bien qu’encore peu âgé, est déjà bien fatigué par la vie. Il faut avouer aussi qu’il a sans doute, comme on dit, brûlé la chandelle par les deux bouts. En effet, infatigable voyageur, ne tenant pas en place, curieux de tout, avide de rencontres et de découvertes, il a passé la plus grande partie de sa vie dans des contrées lointaines, et notamment en Egypte, pays dans lequel il a vécu de nombreuses années, à exercer divers métiers et commerces, puis comme assistant du professeur Champollion, avec lequel il a participé à la grande aventure du déchiffrage des hiéroglyphes. La mort de Champollion il y a trois ans l’a fortement abattu, de même qu’une autre disparition, une femme qu’il aurait aimée là-bas, et avec laquelle il aurait vécu hors liens du mariage.

Fort heureusement, il n’allait finalement pas si mal que cela et nous avons donc passé beaucoup de temps à trier ses papiers, classer ses archives, et parlé de sa vie, et de la mienne. Peut-être savez-vous par l’Abbé que c’est chez lui que je me réfugiai l’année dernière, quand mon avenir me semblait si noir et bouché. Ce fut lui aussi qui me fit entendre raison après mon escapade, et qui raconta à ma famille une version des faits qu’ils étaient capables d’entendre… Il me sauva donc la mise, et la réputation, à défaut de pouvoir changer le cours de mon existence. J’ai donc pour lui un attachement infini et une reconnaissance éternelle, car je suis certaine qu’un autre que lui se serait donné à cœur de salir ma réputation s’il avait su les détails de ma fuite…

Bref, me voici de retour, le cœur léger de le savoir en bonne santé, et d’avoir pu discuter de longues heures avec lui. J’ai tendance, voyez-vous, à écouter et suivre ses conseils, même s’il faut dans le cas présent que je me fasse violence.

Mais je m’égare et je m’épanche alors que nous ne nous connaissons pas encore, cela est tout à fait incorrect de ma part, et ne fait pas partie de mes usages, croyez m’en ! Il faut dire que votre lettre, charmante et fort bien tournée, m’a tout de même plutôt surprise et même un peu inquiétée… Je ne doute pas un seul instant de la discrétion de l’Abbé Verneuil, qui, en tant que mon confesseur, a bien évidemment eu le récit de toute l’affaire (bien qu’à mes yeux, il n’y ait pas vraiment eu « faute », mais c’est plutôt ce qu’en dirait l’opinion et le qu’en dira-t-on qui cataloguerait les faits comme une faute, encore faudrait-il que ceux-ci soient au courant de tout !).

Non, ce qui m’inquiète, ce sont plutôt ces rumeurs dont vous parlez, et qui plus est, seraient allées jusque dans votre lointaine contrée ! Fasse le ciel qu’un jour les nouvelles ne circulent pas plus vite que les hommes, à la vitesse de la pensée, ou pourquoi pas celle de la lumière ? Que deviendrions-nous donc ?

Je pensais mon secret bien gardé, mais n’est-ce pas le lot de tout secret d’être répété… Je vais donc, même si nous n’avons à ce jour pas eu l’occasion de faire connaissance, devoir vous dévoiler un peu de mon histoire, afin que l’opinion que vous vous ferez de moi se base sur des faits précis, tels que je les ai vécus, ressentis, plutôt que sur des racontars malfaisants.

En effet, votre seule lettre me porte à vous accorder mon amitié et ma confiance, de même que vos derniers mots : ainsi, vous auriez souffert autant que moi !

Commençons donc par le commencement. Depuis ma tendre enfance, j’ai passé de nombreuses heures à jouer, puis à travailler sous l’œil sévère de précepteurs, avec le fils de notre jardinier allemand, Johann. Nous avions le même âge et, lorsque nous étions enfants, rien ni personne ne pouvait nous séparer. Cependant, en grandissant, mes parents, et notamment ma mère, commencèrent à trouver cette amitié déplacée. Impossible pour eux d’admettre qu’une jeune aristocrate continue à frayer avec le fils d’un domestique, aussi bien élevé et charmant soit-il. Ainsi sont, et vous devez le savoir autant que moi, les traditions de notre milieu qu’il est difficile, voire dangereux d’enfreindre.

Mais j’étais jeune, et têtue. Aussi Johann et moi continuions à nous voir, en cachette cette fois-ci. Nous pouvions passer des heures à parler de nos lectures, de ce qu’on m’enseignait (car lui avait dû cesser de participer à mes cours pour apprendre le métier de son père), de nos désirs, de l’avenir qui s’ouvrait à nous, et que, dans notre innocence, nous imaginions aisé et heureux… Nous avions pris l’habitude de converser en allemand et c’est ainsi que je devins totalement bilingue en un temps record. Ce qui éveilla la curiosité mauvaise de mon frère, qui nous espionna et rapporta derechef à ma mère nos rencontres secrètes, en ajoutant sans doute quelques détails de son cru, puisqu’elle entra dans une colère noire et que je fus dans la semaine envoyée dans un pensionnat pendant que Johann était renvoyé dans sa famille, au pays.

C’était sans compter sur la solidité de nos liens et, grâce à la complicité d’une femme de chambre, nous pûmes échanger des lettres, qui, vous vous en doutez, devinrent, du fait de l’éloignement et du manque que nous avions l’un de l’autre, de plus en plus tendres… Nous planifiâmes de nous revoir en cachette. Mon bon oncle Louis me servit d’alibi, à son insu et Johann et moi nous retrouvâmes dans la belle ville de Lyon, atteinte après maintes péripéties.

Mais mon frère, encore lui, soudoya je ne sais comment notre entremetrice secrète (ou la menaça, je ne sais) et révéla aussitôt à mes parents toutes les lettres reçues que je croyais bien cachées, et aussi la date et le lieu de nos retrouvailles programmées. Et c’est ainsi qu’au soir de notre première journée lyonnaise sur les trois prévues, nous fûmes attendus devant l’auberge que Johann avait choisie par mon père et mon frère. Notre jardinier fut renvoyé illico et je fus ramenée, désespérée et en larmes, pour être enfermée à La Valette comme une criminelle.

Un choix me fut proposé : devenir derechef la dame de compagnie d’une vieille parente, que je détestais, ou bien accepter avec reconnaissance le mariage qu’on me proposait. C’est à cette période que je me réfugiai chez mon oncle bien aimé, qui ne me tint pas rigueur de l’avoir abusé, et qui me conseilla de me soumettre en acceptant le mariage, dans lequel, m’assurait-il, je pourrais trouver certainement certains agréments, voire de la félicité, et tout du moins plus de liberté qu’en tant que dame de compagnie. C’est à cette époque également que mourut ma mère, avant que nous n’ayons pu nous réconcilier…

Et c’est ainsi qu’on me fiança (me vendit ?) à un certain Rodolphe, industriel du Nord, que je dois à mon grand désespoir épouser cet été…

Mais je parle, je parle, et ne vous ai même pas confirmé l’accord de mon père pour céder à la Comtesse de Mervent les ouvrages qu’elle souhaite. Les documents nécessaires seront prêts sous peu. J’implore votre pardon pour m’être ainsi épanchée si longuement et j’ose croire que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Pardonnez aussi cette missive bien peu présentable… Et recevez mes salutations les plus cordiales.