Médicaments : les essais cliniques délocalisés

Publié le 22 mai 2011 par Letombe

Les laboratoires pharmaceutiques cherchent les profits... et les trouvent. Depuis quelques années, ils délocalisent massivement leurs essais cliniques. Tout bénef' : le recrutement de cobayes est plus facile et coûte moins cher, les normes prudentielles sont moins strictes, et les sujets consomment moins de médicaments, ce qui réduit les risques d'interactions médicamenteuses...

En 2008 aux États-Unis, 78% des cobayes embauchés dans le cadre d'essais cliniques relatifs à des médicaments visant le marché US ont été recrutés à l'étranger. En Europe, c'est 61%, plus 11% de patients provenant de pays d'Europe centrale (membres de l'Union européenne). Ces dernières années, la Pologne et la Hongrie, par exemple, ont représenté 21% des sujets recrutés dans le monde, selon une enquête de Reuters : plus du double que les États-Unis et le Canada réunis ! En France, 8% seulement des patients impliqués dans des essais ont eu lieu sur le sol français. Tout cela au profit de l'Asie, de l'Amérique Latine et des pays de l'Est.

"Aucun moyen d'évaluer la qualité des recherches"

"Aujourd'hui, où que vous vous tenez dans le monde, la majeure partie des données d'essais cliniques provient d'ailleurs, il faut donc avoir confiance dans le cadre dans lequel ces essais ont été fait", déclare Fergus Sweeney, responsable de la conformité et des inspections à l'Agence européenne du médicament (EMA). Michael Crawford, professeur de médecine et chef de cardiologie clinique à l'Université de San Francisco, une des meilleures écoles de médecine aux États-Unis, affirme en outre ne disposer "d'aucun moyen d'évaluer la qualité des recherches dans les pays" tiers.

Et pour cause, entre 2005 et 2009, l'EMA a traité les données de plus de 44000 sites d'essais cliniques, mais elle a effectué seulement... 44 inspections en dehors de l'Europe et l'Amérique du Nord ! La FDA, quant à elle, a inspecté 0,7% des sites d'essais cliniques étrangers en 2008, contre 1,9% des centres nationaux. Aux États-Unis, le ministère de la Justice vient d'ailleurs de lancer une enquête pour savoir si les firmes pharma offraient des pots de vin à l'étranger. Ce qui ferait mauvais genre...

Ces délocalisations massives soulèvent de nombreuses questions :

- Est-ce que la qualité des données est aussi fiable ? Un certain nombre de spécialistes en doutent.
    
- Est-il scientifiquement acceptable d'extrapoler les effets cliniques de patients présentant des modes de vie et des profils génétiques différents ? Demandez donc à AstraZeneca, dont un médicament contre le cancer du poumon (Iressa) fait un tabac chez les Asiatiques, alors qu'il s'est révélé totalement inefficace chez les occidentaux.
    
- Est-il éthique de refourguer le sale boulot aux pays pauvres, où la majorité des patients sont analphabètes (selon Margaret Hamburg, de la FDA) ? L'histoire récente de l'industrie pharmaceutique est truffée de cas d'abus tous plus horribles les uns que les autres, comme ces centaines d'essais mortels sur des personnes défavorisées, emprisonnées ou déficientes, aux États-Unis. Ces études sur la syphilis au Guatemala, contre le sida en Afrique, le cancer du sein et les médicaments anti-psychotiques en Inde ou sur un antibiotique (Trovan) au Nigéria, qui se sont soldées par la mort de cobayes qui n'avaient jamais été informés des risques.
    
- Peut-on débarquer, du jour au lendemain, en offrant un médicament au top du top à des malades sans le sou. Et, à la fin de l'étude, leur dire "au revoir et bye-bye", en leur souhaitant bon courage pour la suite... sans médicament.

[Sources : Reuters, Leem, Les Echos]

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(Article publié sur le site "Les mots ont un sens")