Onde générale, de Jean Daive (par Anne Malaprade)

Par Florence Trocmé

L’onde surgit d’un rêve raconté à l’ouverture de ce recueil. Elle est « brûlante », et enveloppe les protagonistes d’un songe qui conduit le lecteur pour un voyage glissant de page en page sur les rives de la conscience. Le titre emporte dans un flux maîtrisé de mots-puzzle une matière contemplative tissée d’images et de sons, de scènes lumineuses et étranges qui caressent un inconscient à fleur de peau. Il se métamorphose, au fil des poèmes, en « longueurs d’onde » évoquant des distances sinueuses et parallèles qu’aucune unité rationnelle ne pourra mesurer. Ce livre met progressivement en place un espace-temps dé-coordonné qui fuit en avant de lui-même : le seul point d’accroche est un « je » qui ne cesse d’aller là où sa mémoire le déporte, et ce avec une vitesse vertigineuse confondant le passé proche et lointain. Les nombreuses occurrences de l’expression « il y a » cadrent le lieu insituable de scènes issues d’une mémoire noire comme flashée par l’évidence. Et même si « parler manque », les mots signes accompagnent le regard et les souvenirs, les hypothèses et les tentatives. La description de l’antérieur esquissé accroche quelques paroles, des citations, des fragments d’images, des témoignages coupés, des projections. Il faut traverser le miroir, et poursuivre depuis l’envers du temps une narration sans cesse interrompue, qui tire son étrangeté de ces pauses — internes au poème, intérieures au vers, voire à la syllabe — comme autant de ponctuations du souffle.  
 
Le sujet est expulsé d’un monde qui crache les enfants au plus loin de l’amour, un monde tout en ondes douces et violentes qui justement « ondule » telle la forme des nuages ourlée par les vents. À savoir : monde instable et précaire, dont les courbes et les circonvolutions dessinent des paysages paradisiaques dans lesquels sont lovés certains dangers. Guerres, violences, drogues, tempêtes, orages, dilatation des éléments en une géographie aléatoire qui conduit à l’apocalypse : il n’existe pas de monde sans fracas des ondes, humaines ou naturelles, qui bousculent la quiétude et renversent l’équilibre du vivant. Ces inconstances troublantes précipitent les sujets et les corps « au cœur de la question » : noyau pensif et tendu au sein duquel les mots volés/volants désorganisent notre rapport aux objets et à l’infini. Le signifiant écartèle le signifié : le sens suspend son cours, les clichés mettent en mouvement les fantômes, la mesure des mots se détache du poids des significations, les références glissent, disparaissent, ressurgissent. Pour exemple, « deux soleils » font l’objet d’un récit versifié qui, antérieur au temps et au passé, invente un calendrier inédit. Le système s’est multiplié, le monde s’est dédoublé, et la vie se mire dans un reflet légendaire qui trouble définitivement l’appréhension des lumières, enténébrées et cependant décisives. Tout ce que les hommes sont est « rapporté à d’autres vies » qui ne peuvent être appréhendées ni comptées. L’Onde générale conditionne des univers parallèles — mythe, conte, fable, chant — que la justesse de cette langue pressent dans la discontinuité des signes, dont les raccords disent les angles tourmentés de la poésie aujourd’hui/ici.  
 
Et puis dans l’Onde du titre, on entend et on voit aussi le liquide, cette masse d’eau qui se soulève et s’abaisse en se déplaçant ou en donnant l’illusion du déplacement. Mer ou pluie, ce rideau voile la perception tout en nourrissant les différentes strates du temps et de l’espace. Il continue de pleuvoir sur un texte qui, même sec, est emporté par un mouvement provenant du ciel. Mouvement immobile qui donne au récit la touche merveilleuse des contes, un « état de mystère » qu’aucun personnage, qu’aucune situation ne peut transpercer. L’onde jusqu’au déluge porte, supporte et emporte. Mais toujours quelque chose vient depuis l’onde. L’immanence fracturée par ce qui vient du ciel — bombes, inspiration, conduite des rêves — est la clé des songes en ondes tressés : l’épanchement du rêve dans la vie réelle, contre la chair du poème, cette langue avertie, prépare la forme d’un présent constitué d’eaux courantes et stagnantes. Présent de la langue, langue au présent effroyablement investie par la terreur du monde : un carré mobile que ce livre translate de page en page, d’histoires en Histoires, une forme dans laquelle l’innocence des enfants est transpercée par les querelles des pères. Au plus près du silence, sur la dernière page, un secret est murmuré par une voix sans âge : l’après-poème suspend le secret dont la formulation captive les yeux autant que l’ouïe. « Qui est l’homme ? / Je réponds : une rupture/avec les formes de / convocation ».  
Onde générale décrit enfin le mouvement circulaire du livre composé de différents ensembles poétiques rédigés entre 1995 et 2000 : des formes concentriques — les strophes — se propagent sur les surfaces blanches du papier, provoquées par le regard élancé du lecteur. Lire  prolonge le corps grâce à la vibration des mots, ondes de choc qui amplifient la gamme des sons perdus. 
 
  
[Anne Malaprade] 
 
Jean Daive, Onde générale, Flammarion, 2011, 280 p., 18 euros.