SIRE SURIÀN (3e épisode)

Publié le 28 mai 2011 par Venetiamicio
....Il monte sur le parapet et hume l'air frais, rassasié il reprend sa promenade. Il suit la riva de l'Ogio ravi de quitter ainsi la foule oppressante, sur le ponton qui longe le canal, quelques peintres d'un pinceau précis font surgir sur leurs toiles les délicates dentelles de la Ca D'Oro, située en face.

Elle traverse sans prévenir ses pensées. Elle aussi a senti l'eau toute proche et ses sabots légers font écumer le sable, elle atteint la rivière, en cette période de l'année ses eaux ne déversent qu'un flot flasque et irrégulier. Elle écarte très légèrement ses pattes avant et penche son cou gracile, de fines gouttes de sueur perlent sur son blond pelage, il hume l'air.Une odeur de poisson le ramène brusquement à Venise, une brume de regret passe dans ses yeux. Il se ressaisit et tourne à gauche à la calle des Campaniel, là il se laisse emplir par l'ombre protectrice des vieux murs de brique. Les maisons aux portes basses et aux fenêtres cachées derrière leurs grilles se succèdent, seules les odeurs de cuisine traversent cette forteresse minérale, sur une belle porte deux têtes de lion en laiton lui sourient de tous leurs petits crocs.


Soudain, sans crier gare, la lumière du campo San Cassiano l'assaille. Dans l'angle, juste à l'entrée, la marchande de fleurs auréolée de bouquets lui fait un petit signe, il s'arrête à peine pour une caresse embaumée et se dirige vers le milieu de la vaste place. Il saute sur la margelle du puits tout rond et cherche du regard un de ses vieux amis, là sur un balcon, un lion petit mais fier tend ses yeux de pierre vers le lointain. Un cliquetis tire Noil de ses pensées : un touriste s'est empressé de le photographier. "Non, mais quel sans gêne, il ne m'a même pas demandé mon avis ! " Il se hérisse de colère et s'en va, lui tournant dédaigneusement le dos. Il longe l'église et se dirige vers le rio San Cassan, un petit pont étale ses accueillantes marches en éventail, il s'y engage s'arrêtant au milieu pour observer la petite maison d'un rouge sombre qui lui fait face. "Dommage, si la porte avait été ouverte j'aurais pu faire un coucou au vieux Giordano, tant pis ! " Il effleure à peine les dernières pierres et s'enfonce dans la ruelle étroite Del Morti.

Les murs ravagés de la maison de droite montrent de plus en plus leurs dents déchaussées. L'ombre et la lumière jouent à cache-cache dans cette ruelle bordée de jardins, les façades hérissées de fléchettes défensives laissent s'échapper leur chevelure de feuillages tendres. La chaleur et la fatigue se font sentir, il accélère et après quelques tours dans des passages plus
sombres il parvient à destination. La verdoyante petite cour de la Ca'Favretto lui ouvre les bras. Il glisse entre les fauteuils de rotin gris et retrouve sa cache favorite, derrière un des grands pots, dans l'angle, une petite cavité dans le mur semble avoir été faite sur mesure pour lui. Il s'y roule avec délectation, laisse son oeil vagabonder un moment sur la haute paroi du vieux puits bordé de fleurs, les grands murs roses, la belle porte d'entrée puis il se laisse happer par le sommeil.
Elle est toujours là, au bord de l'eau mais il n'est pas le seul à guetter le corps gracieux de l'antilope, un inquiétant oeil vert la surveille également. Il glisse silencieusement sa masse énorme dans l'eau et se rapproche imperceptiblement. Noil frémit, cet énorme crocodile cherche à lui voler sa proie. Il hésite, l'antilope dresse soudain ses oreilles et dédale laissant face à face les deux prédateurs. Noil s'éloigne dépité, le crocodile attend, la patience est sa vie.Des voix le réveillent, un couple sort de l'hôtel, derrière eux un homme et une femme plus âgés entourent une poussette avec une adorable petite fille blonde, le concierge les suit et discute avec eux un moment. Noil en profite pour se glisser furtivement à l'intérieur. L'homme et la petite fille le suivent des yeux avant d'échanger le même regard malicieux. Noil ne s'inquiète pas, il sait d'instinct que ces gens là adorent les chats et qu'ils ne le dénonceront pas. Ses pas s'enfoncent dans le tapis rouge, il se glisse le long des murs se dissimulant derrière les grands vases d'opale et hop, il s'installe sur le canapé en cuir du petit salon, son préféré. Il admire le soleil qui lui aussi se faufile dans le hall par cette belle matinée du mois de mai et ricoche contre les fanfreluches de verre du lustre. Il baille de bonheur et le désert emplit le palais, faisant disparaître les innombrables tableaux qui le cernent comme autant de fenêtres sur la Venise d'hier et d'aujourd'hui.Il cherche en vain l'antilope. Loin de là, dans l'abri des grandes herbes elle est allongée, son petit tête goulûment, elle le lèche longuement, les sens en alerte. Une lumière vive traverse l'horizon laissant derrière elle de larges ondulations de chaleur. La vie des herbes se réfugie dans leurs racines où toute une faune minuscule cohabite. Un petit troupeau de fourmis s'abreuve à une goutte de lait échappée du museau du faon, plus loin un scarabée sacré plonge avec application dans l'odorante galette laissée par des herbivores, pour façonner une sphère aux formes parfaites et l'entraîner dans son terrier. Le ciel étale sa coupole limpide au-dessus de tous ces univers. Un roulement de tonnerre gonfle.Noil ouvre les yeux, il aperçoit Melinda qui se penche dans les coins munie du manche de son aspirateur, elle lui fait un signe amical et poursuit son chemin, le charme est rompu, il préfère s'en aller.

Le voilà dans les ruelles qu'il connait comme sa poche. Au bout de la calle Regina il tombe nez à nez avec la gueule d'un gros chien. Fort heureusement l'énorme bête rousse et haute sur pattes est muselée et son maître l'étrangle à moitié en tirant en arrière sur sa laisse. Noil qui craint la gente canine depuis une vieille histoire de peur enfantine, s'enfuit vivement. Après quelques détours et une course aussi rapide qu'irrépressible le voilà en vue de l'embarcadère San Stae. Il regarde derrière lui, plus de danger. Il se fait discret et observe les gens qui attendent le vaporetto. Une dame épuisée est assise près de son caddie à moitié vide. Elle n'arrête pas d'éternuer, ses yeux sont gonflés, son nez coule, trop accaparée par son rhume elle ne surveille pas son chariot, il s'y glisse en douceur. Le vaporetto arrive, la dame enrhumée se lève et tire derrière elle ses courses. Noil impassible supporte vaillamment les secousses de son véhicule d'emprunt, des pommes de terre roulent sur lui, une bouteille lui tient tête, un paquet de pâtes se frotte à son nez. Enfin tout se calme, la dame a trouvé un siège. Noil se pelotonne le plus confortablement possible et s'endort.Au bord de l'eau de gigantesque animaux gris ont pris possession de la rivière. Ils aspirent l'eau avec leur interminable trompe et rejettent en arrière l'eau sur leurs flancs, des milliers de gouttelettes scintillent et habillent leur peau rude de lumière. Leurs pattes épaisses saccagent les berges, il s'éloigne sans bruit.Des à coups le réveillent, il comprend que la dame qui le transporte descend du vaporetto. Il ose un oeil dehors, ils sont arrivés sur l'embarcadère du Rialto. Il est temps pour lui de s'éclipser, d'un bond il saute hors du chariot au moment même où la dame est prise d'éternuements à répétition, ni vu ni connu il a réussi ! Il suit la Riva del Ferro nonchalamment puis croise le rio Della Fava . Perché sur le parapet il voit une large barque rouge assez encombrée, elle semble l'attendre....(à suivre)Marie-Sol MONTES - SOLER(dessin encre de chine aquarelle de mon carnet de voyage -Ange Mozziconacci)