Luc Ferry et les boules puantes marocaines

Publié le 03 juin 2011 par Sylvainrakotoarison

Nouvelle secousse politico-sexuelle après l’arrestation à New York de Dominique Strauss-Kahn et la démission de Georges Tron avec deux questions. 1° La ville de Marrakech est-elle devenue le lieu convergent de la politique française ? 2° La responsabilité d’un ancien Ministre de l’Éducation nationale très écouté médiatiquement est-elle compatible avec la frime, la naïveté et la légèreté ?
Quelle mouche a pu piquer Luc Ferry, 60 ans, ancien Ministre de l’Éducation nationale et intellectuel récurrent du monde médiatique, pour sortir en public, ce 30 mai 2011, dans une émission de télévision assez people sur Canal Plus, une vieille rumeur jamais confirmée au sujet d’un ancien ministre qui a été très rapidement identifié ?
Une rumeur supposée avoir été colportée par un ancien Premier Ministre lui aussi rapidement identifiable (il ne s’agit pas de Jean-Pierre Raffarin) et par des conseillers élyséens d’un Président de la République lui aussi facilement identifiable…

En tout cas, Luc Ferry « crache dans la soupe aux ragots » comme l’explique Jean-Claude Souléry de "La Dépêche du Midi" tandis que Jacques Guyon de "La Charente Libre" généralise : « Ces derniers temps, les philosophes ont malheureusement montré que leur capacité à éclairer le monde avait singulièrement baissé en intensité. », histoire de souligner son interrogation : « Comment peut-on lancer une accusation aussi lourde avec autant de légèreté ? ».

Déjà, éliminons un élément juridique évoqué entre autres par l’ancienne Ministre de la Justice Rachida Dati : Luc Ferry, pas plus que ceux qui auraient été ses supposés informateurs, ne risquent plus rien pour non-dénonciation de crime, puisque la non-dénonciation est prescrite au bout de trois ans (ce qui n’est pas le cas du crime lui-même).
Cette annonce étonnante est-elle due à la proximité de l'après-DSK ou encore à la très prochaine nomination du premier Défenseur des droits (selon "Le Monde" du 2 juin 2011, Dominique Baudis serait nommé le 8 juin au prochain Conseil des ministres) ?

Pour expliquer cette saillie médiatique, j’hésitais entre un orgueil démesuré (très fréquent dans le milieu) et une naïveté déconcertante.

Frime bling-bling

Il y a chez Luc Ferry un aspect assez bling-bling, celui qui aime les belles voitures (peut-on lui reprocher ?). Il balaie ces critiques en les mettant sur le compte de la jalousie qu’il susciterait (le 5 octobre 2010 chez Guillaume Durand, il expliquait qu’il était le ministre à "avoir" la plus jolie femme et que cela entraînait évidemment une certaine jalousie).

Cet aspect un peu "frimeur" pourrait aller avec ce besoin de se faire mousser, de faire savoir qu’il est dans le "secret des dieux", qu’il connaît tous les ragots qui bruissent sous les lambris de la République. Pourtant, avait-il besoin de cela pour briller en société ?

Naïveté déconcertante

Je crois plutôt à de la naïveté. Peut-être est-ce la vraie différence entre un politique dilettante et un "animal politique" : celui d’être encore crédule ?

Car cette rumeur est déjà très ancienne et selon "L’Express" daté du 22 septembre 2005, « la hiérarchie policière n’[a accordé] aucune crédibilité à l’assertion ». Elle servait surtout de scud anti-Jospin dans l’optique d’une confrontation présidentielle en 2002, arme finalement pas utilisée pour cause d’absence de combattant au second tour. On parle aussi de "boule puante".

Dans son article du 1er juin 2011 de "L’Express", le journaliste David Doucet confirme que cette rumeur ne repose sur rien : « En 2004, Guy Charbonneau et Laurent Guimier [deux journalistes] ont longuement enquêté sur cette rumeur marocaine. Et ont démontré qu’elle ne reposait sur rien et qu’il n’y avait pas le début du commencement d’une preuve qui soit solide. ».

C’est assez commun de se fournir en armes de destruction massive, dont on ne se sert qu’en défensive, au cas où l’adversaire porterait les coups en dessous de la ceinture. Finalement, on s’aperçoit que face au PS, ces armes deviennent de plus en plus inutiles en raison des candidats socialistes qui se mettent eux-mêmes KO.

Le Ministre des Affaires étrangères Alain Juppé a été assez rude avec Luc Ferry en assénant sur France Culture le 1er juin 2011 : « Si on a la conviction qu’il y a eu un délit ou un crime, on saisit la justice, on ne va pas bavasser dans la presse. Si Luc Ferry a la preuve qu’il y a eu un comportement délictueux ou criminel, qu’il saisisse la justice ! ».

Insoutenable légèreté

Frime, naïveté… et aussi, comme l’a évoqué Jacques Guyon, légèreté : légèreté de tenir des propos extrêmement graves sur un ton badin. Le sujet est grave, il a parlé d’actes de pédophilie, d’une part, commis par un ancien ministre, d’autre part, couvert par d’autres hauts responsables de l’État, enfin, et le tout maintenu au silence, enfin, pas vraiment puisque la prétendue "information" aurait été tout de même colportée par ceux qui auraient étouffé l’affaire (si on avait vraiment étouffé une telle affaire, on se serait peut-être gardé de le clamer sous tous les toits).
La légèreté, c’est une évidence. Luc Ferry a été très léger en sortant publiquement une rumeur qui aurait été connue par de nombreuses personnalités politiques et journalistes. Mais aussi en n’ayant pas pris la mesure du crime que constitue la pédophilie. Pour lui, il s’agissait plutôt de démontrer que les journalistes étaient "gentils" car ils faisaient attention à ne pas ébruiter la vie privée des personnalités politiques sans se rendre compte que la pédophilie, ce n’est pas un acte banal de vie privée mais bien un crime odieux qu’il s’agit dans tous les cas de dénoncer pour arrêter qu’il continue.

Le positif…

Luc Ferry, par sa maladresse, est devenu en quelque sorte acteur et victime d’un processus politico-médiatique qui le dépasse. Qu’il assume au moins ses paroles ! Il aura autour de lui une omerta sans doute causée par l’hypocrisie et la gêne d’un petit monde qui lâche parfois quelques fausses infos sur les mœurs de personnalités en vue.

Certes, comme le dit Patrick Fluckiger de "L’Alsace" : « Faire le juste choix d’informer sans diffamer est parfois moins évident qu’il n’y paraît, surtout à l’approche d’une campagne électorale où tous les coups sont à craindre. ».

La bonne chose, dans cette affaire, c’est que le parquet de Paris a réagi presque immédiatement (au bout de deux jours seulement) en ouvrant une enquête préliminaire. Un personnage public va devoir enfin assumer sérieusement des propos tenus publiquement avec une extrême légèreté.

La télévision n’est jamais anodine. La justice en prend acte. À ceux qui en abusent d’en prendre la mesure.

Et n’oubliez pas : la présomption d’innocence, c’est pour ceux qui sont mis en examen. Les autres, ils sont tout simplement innocents.

Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (3 juin 2011)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Complots et rumeurs.
Affaire DSK.

"L’Express" du 1
er juin 2011.
"L’Express" du 22 septembre 2005.



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