Dix ans de Décapage

Publié le 23 juin 2011 par Irigoyen
Dix ans de Décapage

 

Depuis dix ans la joyeuse équipe de Décapage essaie, sans pour autant vendre son âme au diable, de transmettre le goût de la littérature contemporaine à ses semblables, y compris – et ce n'est pas la moindre de ses ambitions – à ceux que la seule vue d'un livre donne d'ordinaire une subite poussée d'acné.

La tâche est doublement difficile. D'abord parce qu'une revue comme celle-là doit se singulariser. Faire ou refaire ce que d'autres ont déjà fait est contre-productif. Ensuite, parce que cette démarche s'inscrit dans une époque qui préfère glorifier la vulgarité ambiante et honorer des imbéciles dont le niveau de quotient intellectuel avoisine celui du bulot, voire de l'épinoche.

Le numéro 43, dernier sorti, déroule le tapis rouge à Laurent Mauvignier qui se voit proposer les pages « Panoplie littéraire ». Après Jean Echenoz ou encore Emmanuel Carrère, l'auteur de Des hommes revient sur son œuvre et se laisse aller à quelques confidences et remarques d'ordre artistique fort intéressantes :

Je ne connaissais rien à l'art, ou peu s'en faut. J'avais lu Hugo et Dostoïevski, Lautréamont, Stendhal et Flaubert, j'avais déjà écrit quelques romans aussitôt édités. Et puis j'ai eu peur de la littérature, j'ai trouvé obscène ou trop grand pour moi ce qu'elle portait, je l'ai fuie. Les beaux-arts ont été cette fuite.

Après les beaux-arts, quand j'ai assumé ce désir d'écrire (…) j'ai eu besoin de contrebalancer cette révolution par une sorte de retour de manivelle, un besoin de reconstruire après le tremblement de terre.

Apprendre à finir : C'est avec ce livre que j'ai compris combien découpage et montage sont primordiaux en littérature aussi bien qu'en cinéma.

Dans la foule : Le déclencheur de ce livre, incontestablement, je peux dire que c'est le 11 septembre 2001. Je ne voulais pas écrire là-dessus, c'était trop près de nous, trop américain aussi, trop médiatique. En revanche, l'effet de sidération des images du 11 septembre m'a ramené à cette sensation que j'avais ressentie, comme des millions de gens, en voyant les images du drame du Heysel en 1985.

Des hommes : Dans le livre, c'(Fatiha) est une petite fille qui joue un rôle très important. Elle trouve son origine dans l'une des photos que mon père avait rapportées d'Algérie. C'est la fillette dont il s'occupait dans le camp où il était, près d'Oran.

Une photographie de David Seymour illustrait un article sur les enfants victimes des guerres. Il y avait cette petite Polonaise à qui l'on demandait de dessiner sa maison disparue sous les bombes. Le regard de cette petite fille, gouffre plus profond et terrifiant que le dessin de sa maison sous les bombes. C'est le regard de quelqu'un possédé par sa vision qui, elle, est intérieure.

Cette image m'a énormément impressionné, au point qu'il m'a fallu la retrouver, dix ou quinze ans plus tard. Et puis il a fallu quelques années de plus pour que je me décide à en faire une peinture.

(…)

Plus tard, quand j'ai repris les photos de mon père, que j'ai revu la petite fille à la trottinette, j'ai vu en ces trois images la présence d'un personnage qui voulait sa place, ici, dans ce livre, et dont la présence est pour moi une sorte de résolution à cette errance des images dans mon imaginaire.

Le lien : Il se trouve qu'après plusieurs romans, le besoin de déplacer la case que vous vous êtes créée devient impératif. Vous savez comment vous pensez vos livres, vous connaissez un peu votre structure mentale, vous savez par quoi vous êtes motivé et comment vous pouvez écrire.

(…)

Première de ces excroissances publiées, Le Lien a été écrit pendant le travail qui m'occupait avec Dans la foule.

(…)

L'histoire d'un couple qui s'est séparé et se retrouve au moment où la femme va mourir, je l'ai lue dans la vie d'Antonio Lobo Antunes, qui est un auteur que j'admire.

Le cinéma : Le travail d'adaptation que je fais en ce moment Dans la foule, avec Jean-Stéphane Sauvaire (le réalisateur), m'oblige à revoir dans le livre comment certaines zones auraient pu être enlevées parce qu'extérieures au récit ou redondantes, comment d'autres au contraire sont inadaptables au cinéma. Le cinéma a une efficacité et une vitalité surprenantes. Mais pour ce qui est de la souplesse du matériau, de la possibilité de travailler les questions de temps, de transformations psychologiques des personnages, de fabrications des attentes, des variations, des sous-entendus, la littérature à dix longueurs d'avance. Elle a quelque chose d'irréductible, de littéralement, inadaptable. Et c'est tant mieux.

A la tête de Décapage se trouve un homme sans uniforme malgré son patronyme : Jean-Baptiste Gendarme.

Certes, il ne manie pas la matraque mais il sait paraît-il siffler très fort pour récupérer les contributions. C'est ainsi qu'il a réussi, du haut de ses christiques trente-trois ans, à multiplier les exemplaires de la revue dans laquelle on trouve des nouvelles inédites, des chroniques décalées, de faux courriers de lecteurs, des billets sur la vie interne de la rédaction, sans oublier un journal littéraire. Le dernier est signé Romain Monnery. Extraits :

24 septembre 2010 : Une chargée de production m'invite à venir témoigner de ma précarité sur un plateau de télévision. Je lui réponds volontiers tout en lui proposant de venir en guenilles afin de mieux illustrer mon propos. Paniquée, elle m'indique que c'est une très mauvaise idée : « Les gens zapperont si vous êtes mal habillé »

3 octobre 2010 : En marge du Salon de Mouans-Sartoux, une journaliste de Nice-Matin m'interroge sur le thème de cette année. « La violence faite aux femmes, qu'est-ce que ça vous inspire ? » Quelques secondes s'écoulent. Je sèche. Dans un élan de courage et de spiritualité, je finis par lui répondre que je suis contre. Cette saillie me vaudra la statut d'auteur engagé.

En tournant les pages de cette dernière édition on peut lire la prose de Vincent Delcroix imaginant la lettre écrite par Schopenhauer à une de ses étudiantes qu'il voudrait épouser. Il y a aussi le délicieux Denis Grozdanovitch qui se passionne en ce moment pour les eidolas, ces particules psychiques émanées des pensées inspirées qui, selon les anciens philosophes grecs, voyagent à travers le temps et l'espace pour venir féconder les âmes réceptives.

Je vous invite à lire la très instructive rubrique intitulée « Dans mes tiroirs » dans laquelle Michel Déon, Iegor Gran, Pierre Jourde, David Foenkinos, Nathalie Kuperman ou encore Maylis de Kerengal évoquent des projets littéraires avortés ou simplement en stand-by.

Enfin, les amateurs de Christian Garcin se pourlécheront les babines en lisant ceci, dans la rubrique « Et moi, je vous en pose des questions ? » :

La bande son de mon dernier livre ? Multiple : opéras chinois, musiques populaires cantonaises, variétés japonaises (Mika Nakashima) et chinoises (Faye Wong), rock hongrois (Holt Költök Társága) et mongol (Ice Top & BX).

Le fauteuil que je convoiterais à l'Académie française, si jamais j'étais obligé d'y aller ? Au fond près des w.-c., en cas d'incontinence.

Un conseil : une fois que vous aurez écouté Jean-Baptiste Gendarme ...

… procurez-vous la revue.

Et n'oubliez pas de décaper les lieux après.

Surtout si vous êtes du genre à rire un verre de vermouth ou un bol de viandox à la main.