Memento Mori, et autres Vanités

Par Etrangere

Vanités, Philippe de Champaigne, 1644,  Musée de Tessé (Le Mans)

"Vanité des vanités, tout est vanité !"(Ecclésisate, 1: 2)A bien des moments, chacun d'entre nous est confronté aux faiblesses de son corps, et se retrouve obligé d'exprimer à la fois ses souffrances et son impuissance face à une mécanique complexe et parfois si peu coopérative. Entre catharsis et mise au point intime, je devais moi-même reconsidérer mon rapport à mon corps. Je fais partie de ces gens qui le considèrent comme une forme d'entrave, à la fois dans l'espace qui nous est offert, et dans le temps, qui nous est tout sauf éternel ; je ne peux toutefois m'empêcher d'avoir la certitude que sans cet amas de chair, mon existence sur cette Terre en tant qu'être humain aurait été impossible. 
Juvénal disait "Mens sana in corpore sano" (un esprit sain dans un corps sain). Un corps rebelle, qui se peut dépérir en un coup de vent, en un fugace mouvement, tout aussi bien qu'en quelques années. Rare sont ceux qui parviennent à envisager sereinement ces probables changements. Notre société est de plus en plus tournée vers la jeunesse, ses atours, jusqu'à ne plus guère songer au déclin inévitable de toute personne. Assaillis par les publicités vantant des produits anti-rides (mais présentés par des jeunes femmes de 20 ans, ou des vedettes photoshop-ées), qu'ils soient à présent déclinés au masculin et au féminin, on en ressort persuadés de l'immuabilité de notre image. Peut-on dès lors affirmer que notre esprit est resté sain ? 
Penchons-nous ne serait-ce qu'un court instant sur les corps exaltés par les magazines de mode. Nous avons quotidiennement droit à moult images de superbes jeunes femmes dépassant rarement la taille 32, pratique d'ores et déjà critiquée aussi bien par des journalistes que par de simples consommateurs, écoeurés devant une persistance alarmante de troubles alimentaires et de diktats impossibles à suivre. Et d'autre part, depuis quelques temps, on nous propose, voire exhibe, des femmes plus rondes, "curvy", tout en continuant à vanter à grands cris les régimes minceur. Une fois de plus, je me demande pourquoi diantre n'arrive-t-on jamais à concilier santé et beauté ? Pourquoi ne peut-on simplement pas exalter la bonne forme ? 
Et ce ne sont que des cas symptomatiques de notre engouement pour une certaine perfection du corps, et surtout de l'exaltation de choses qui au final, si elles profitent au plaisir des yeux, paraissent bien vaines à côté du bien-être mental et de la sérénité des personnes. 
A croire que l'on a besoin de se faire violence, et de se complaire dans une sorte de conditionnement masochiste et inutile. Pour en arriver à cette conclusion-là, il a fallu que moi-même, je perde ma bonne santé... Cependant, je ne suis pas la seule à m'être interrogée sur l'inconstant de la vie, la rapidité avec laquelle les choses changent, et la vacuité de certains phénomènes.  Les artistes ont ainsi développé un genre particulier de représentation visant à rappeler à tout un chacun sa condition éphémère et mortelle: les "Vanités", nommées de cette sorte par rapport à la citation de la Bible que je vous ai recopiée plus haut. 
Les "vanités" sont un genre particulier de nature morte, visant à rendre visible l'aspect précaire voire vain  de la vie humaine, et ce par le biais d'une représentation symbolique ou allégorique. Répandues à l'époque baroque, et particulièrement prisées aux Pays-Bas, les vanités ne tirent pas moins leurs origines de l'Antiquité (à l'instar de fresques à Pompéi) et du Moyen Age, où le fort sentiment religieux lié aux grandes épidémies met rapidement la mort et le salut de l'âme au centre des préoccupations, visant à rappeler au fidèles l'importance d'une pénitence et des vertus chrétiennes (avec par exemple l'apparition des danses macabres). 
Le symbole de ce genre pictural est bien-entendu le crâne, image par excellence de la mort de l'homme. D'autres objets sont cependant utilisés pour exalter l'impermanence humaine : la fleur signifie ainsi "la vie est belle, mais elle se fane vite" ; le sablier ou la chandelle ont pour portée la rapidité de l'écoulement du temps, exaltant respectivement la vitesse des grains de sables qui tombent, et la facilité avec laquelle un coup de vent éteint la bougie ; le miroir est le catalyseur même de l'aspect orgueilleux et fier de ceux qui se vantent de leur beauté ; l'épi de blé est quant à lui l'image de l'éternité, du renouveau de l'esprit. Mis à côté d'objets représentant le savoir humain, les sciences qu'il a développées (livre, carte, plume,  astrolabe), cet assemblage d'éléments chargés de sens rencontre un vif succès durant la période humaniste, et bénéficie un regain d'intérêt lors du XIXe siècle. 
Petite revue de quelques-unes des plus belles "vanités", aussi dérangeantes que fascinantes :
La première peinture de ce genre  (id est nature morte ) : 

Vanitas, Jacques de Gheyn le Jeune, 1603


Son ancêtre de la toute fin du Moyen Age, démontrant clairement la préoccupation religieuse : 


Polyptyque de la Vanité et de la Rédemption terrestre, Hans Memling, vers 1490,

peinture sur bois, 6 panneaux de 20 x 13 cm


Sans doute la plus célèbre des anamorphoses :

Les Ambassadeurs,  Hans Holbein le Jeune, 1533, huile sur panneau de chêne, 208 x 209 cm, National Gallery, Londres


Et enfin, le symbole même d'une vie vouée à la vanité et d'une illustre repentie : 

La Madeleine à la veilleuse, Georges de la Tour, vers 1635,  huile sur toile, 128 x 94 cm

Cependant, ne croyez pas que cette liste est exhaustive, et que les vanités ont totalement disparue de notre vie. Les artistes contemporains demeurent très attachés à elles, si bien qu'ils les détournent, nous invitant une fois de plus à nous poser la question : Qu'est-ce qui est réellement important dans ma vie, et qu'en restera-t-il ?