Martine Aubry, Eva Joly, Christine Lagarde, la France et les femmes

Publié le 29 juin 2011 par Sylvainrakotoarison

Trois femmes, peut-être quatre, sont en train de faire l’actualité politique française de cette semaine, dernière semaine avant le repos estival, qui est aussi la dernière pause avant la campagne présidentielle. Chronique présidentielle.
À quelques heures d’intervalle, ce mardi 28 juin 2011, Martine Aubry, l’une des deux candidats favoris à la primaire socialiste et aussi à l’élection présidentielle de 2012, a déclaré sa candidature à Lille et le conseil d’administration du Fonds monétaire international a désigné Christine Lagarde comme première femme à occuper le prestigieux poste de directeur général (directrice générale maintenant).
Il est des semaines et même des journées où tout se cristallise dans la vie politique. C’est le cas de ce moment crucial de l’année, juste avant l’été, puis la rentrée, dernière ligne droite pour la campagne présidentielle de 2012 : clarification dans les candidatures socialistes, dernier remaniement ministériel avant présidentielle, désignation du candidat écologiste, conférence de presse du Président de la République, déplacement commun (ce qui est très rare) de François Fillon et de Nicolas Sarkozy dans la France profonde, un Président de la République qui a rendu un solide hommage au sens de l’État de son (unique) Premier Ministre (« François Fillon s’est dévoué sans compter depuis quatre ans au service de la France. »), et aussi la succession de Dominique Strauss-Kahn au FMI.

Martine Aubry à Saint-Sauveur

De manière solennelle et sans référence ni au PS ni aux éléphants qui l’ont poussé à remplacer DSK, Martine Aubry a prononcé sa déclaration de candidature d’une manière très professionnelle mais il manquait ce piment, cet œil vif, ce lien magique qui unit un candidat à l’élection présidentielle au peuple. Après son grand oral, elle ne s’est visiblement pas épanouie dans un bain de foule pourtant chaleureux.

Les grandes manœuvres commencent au sein du PS. Demain, Pierre Moscovici va probablement devoir annoncer qu’il ne serait pas candidat (pourquoi le serait-il ?), lui qui avait déjà mal digéré le fait de ne pas être désigné au congrès de Reims de novembre 2008 premier secrétaire porté par la jeune génération. Son intérêt serait sans doute de soutenir la candidature de François Hollande et de se poser comme son futur Premier Ministre.

Bien que strauss-kahnien, Pierre Moscovici avait soutenu en 2008 la motion de Bertrand Delanoë, motion qu’avait également soutenue François Hollande. Bertrand Delanoë est cependant un peu plus ingrat car il s’est rangé, à l’instar de Laurent Fabius, derrière la candidate "officielle" Martine Aubry, et a même traité son ancien allié d’homme de droite : « Jacques Delors a eu deux enfants spirituels, l’une est de gauche, c’est Martine, et l’autre est de droite, c’est François. ».

De son côté, le maire de Lyon, Gérard Collomb, qui avait menacé de se présenter si Dominique Strauss-Kahn n’était pas candidat, a confirmé son soutien à François Hollande. Avec le soutien du maire de Dijon, François Hollande pourrait chercher à obtenir l’appui des grands élus locaux face à l’etablishment parisien du PS.

Bienheureux collatéral, Harlem Désir, proche de Bertrand Delanoë et numéro deux du PS, semblerait bien placé pour assurer l’intérim à la tête du PS, aux côtés de Jean-Marc Ayrault (président du groupe PS à l’Assemblée Nationale). Pour le premier président de SOS-Racisme, association symbole où a grandi entre autres Julien Dray et toute la gauche clinquante, ce serait la reconnaissance inespérée d’une carrière politique pourtant quasiment vide. Harlem, c’est le Désir d’avenir de Martine Aubry.

Eva Joly en tête

Le résultat sera connu en milieu d’après-midi mais les premiers décomptes du dépouillement de la primaire écologiste donneraient à Eva Joly une nette avance sur son concurrent Nicolas Hulot (une vingtaine de pourcents d’écart) qui paraît donc difficile à rattraper dans les votes par Internet.

L’éviction de Nicolas Hulot, si elle se confirmait, serait plutôt une bonne nouvelle pour François Bayrou et pour Jean-Louis Borloo. Eva Joly s’est positionnée clairement à gauche dans une stratégie d’alliance exclusive avec le Parti socialiste (elle voudrait être ministre d’un gouvernement socialiste) alors que Nicolas Hulot, beaucoup plus inodore ou incolore politiquement, aurait pu séduire des électeurs du centre et de droite modérée.
Le fichier approximatif des adhérents du mouvement d'Antoine Waechter (qui soutient Nicolas Hulot) pourrait par ailleur apporter des contestations sur le résultat publié cette après-midi.

Tête du FMI

Dans sa déclaration du 28 juin 2011, Martine Aubry avait martelé : « Je veux enfin que notre pays retrouve toute sa voix dans le monde. ». Ses désirs sont des ordres, même si elle n’a eu aucune influence. Quelques heures après à Washington, Christine Lagarde a été officiellement nommée directrice générale du FMI, l’une des organisations financières les plus importantes du monde. Elle prendra ses fonctions dans la capitale américaine le 5 juillet 2011 jusqu’au 5 juillet 2016. Selon l’Élysée, c’est « une grande et belle victoire de la France et de la femme ».

À 55 ans, première-ministrable en automne 2010, Christine Lagarde a été la première femme à Bercy et l’une des Ministres de l’Économie et des Finances les plus stables de la Ve République, à son poste pendant plus de quatre ans (depuis le 19 juin 2007), ce qui la place dans un record de longévité en troisième position après Pierre Bérégovoy (du 19 juillet 1984 au 20 mars 1986 et du 12 mai 1988 au 31 mars 1992) et surtout Valéry Giscard d’Estaing (du 19 janvier 1962 au 8 janvier 1966 et du 20 juin 1969 au 27 mai 1974).

Dans les républiques antérieures, seuls l’inventeur de l’impôt sur les revenus Joseph Caillaux (du 22 juin 1899 au 7 juin 1902, du 25 octobre 1906 au 25 juillet 1909, du 2 mars 1911 au 27 juin 1911, du 9 décembre 1913 au 17 mars 1914, du 17 avril 1925 au 29 octobre 1925, du 23 juin 1926 au 18 juillet 19261 et du 1er juin 1935 au 7 juin 1935) et Maurice Rouvier (du 30 mai 1887 au 12 décembre 1887, du 22 février 1889 au 12 décembre 1892 et du 7 juin 1902 au 17 juin 1905) furent plus "longs".

Et si l’on prend en compte également leurs fonctions sous le Second Empire parallèlement à leur exercice républicain, on pourrait aussi rajouter Achille Fould (du 31 octobre 1849 au 24 janvier 1851, du 10 avril 1851 au 26 octobre 1851, du 3 décembre 1851 au 22 janvier 1852 et du 14 novembre 1861 au 20 janvier 1867) et Pierre Magne (du 3 février 1855 au 26 novembre 1860, du 13 novembre 1867 au 2 janvier 1870, du 10 août 1870 au 4 septembre 1870 et du 25 mai 1873 au 220 juillet 1874).

La succession de Christine Lagarde ne sera donc qu’un intérim assez court de quelques mois qui aura la charge de la dernière loi de finances du quinquennat.

Remaniement ministériel

Retardé par l’ambition dévorante de deux postulants, François Baroin et Bruno Le Maire, le remaniement devrait avoir lieu cette après-midi, entre la fin de la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée Nationale (où Christine Lagarde est attendue) et le départ en Asie de François Fillon ce soir. C’est un véritable psychodrame en plusieurs actes.

Hier midi, Bruno Le Maire (soutenu par Alain Juppé, Édouard Balladur et Xavier Musca, le secrétaire général de l’Élysée) aurait été sur le point d’être nommé à Bercy mais la réaction très négative de François Baroin qui se serait senti humilié et qui aurait menacé de démissionner aurait eu tendance à plutôt l’avantager. Le successeur de Christine Lagarde à Bercy pourrait cependant bien être, finalement, une autre femme, Valérie Pécresse, proche du Premier Ministre, qui aurait l’avantage de maintenir une femme à ce haut poste à responsabilité.

Ce remaniement qui est le dernier réglage de nomination avant la présidentielle pourrait aussi attirer quelques centristes comme Jean Leonetti, François Sauvadet, Marc-Philippe Daubresse et Marc Laffineur. Il manque en effet un titulaire au portefeuille de Georges Tron (Fonction publique) ainsi qu’aux Anciens combattants (réclamé par le Ministre de la Défense Gérard Longuet).

D’après "Le Figaro" en fin de matinée de ce mercredi 29 juin, François Baroin succéderait à Christine Lagarde, Valérie Pécresse serait nommée au Budget et deviendrait Porte-Parole du gouvernement (poste qui aurait été proposé à Bruno Le Maire qui resterait à l’Agriculture) et Marc-Philippe Daubresse ou Jean Leonetti remplacerait Valérie Pécresse.

Dans tous les cas, alors que le changement de gouvernement du 13 novembre 2010 avait encouragé Jean-Louis Borloo à prendre le large, le remaniement qui s’annonce dans les prochaines heures aura cassé la bonne entente au sein des quadras chiraquiens regroupés autour de Jean-François Copé, Bruno Le Maire, François Baroin, Valérie Pécresse, Luc Chatel et Christian Jacob, petite troupe qui se réunissait régulièrement et qui avait prévu de dîner ensemble le 6 juillet prochain.

Les dés sont jetés

Les prochains mois vont surtout être occupés par la primaire socialiste. L’élément majeur ne sera pas la désignation du candidat du PS mais surtout la mobilisation des électeurs (de gauche) pour cette désignation. Une forte participation donnerait au vainqueur de la primaire un avantage incontestable face aux autres candidats à l’élection présidentielle.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juin 2011)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Les grands argentiers français.
La primaire écolo.

La candidature de Martine Aubry.



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