Afghanistan : après le départ de l’Otan, la guerre civile ?

Publié le 28 juin 2011 par Journalpakistan @journalpakistan

Alors que le président Obama et le président Sarkozy ont annoncé la semaine dernière le retrait de leurs troupes d’Afghanistan, voici un reportage que j’ai réalisé dans la province de Kandahar en janvier pour Le Point. Avec les révolutions dans le monde arabe, la parution de cet article a été sans cesse repoussée jusqu’à être annulée. Mais ses conclusions restent d’actualité à l’aube du retrait de l’Otan. La coalition s’appuie sur des seigneurs de guerre pour lutter contre les talibans. Le risque : diviser le pays.

L'entrée du camp américain de la compagnie Delta

Les abords du camp américain de la compagnie Delta ont des allures de foire. Vélos, voitures motos sont garés ici ou là. Des centaines d’Afghans sont assis par terre devant cette base du district de Zhari, à 30 km à l’Ouest de la ville de Kandahar. Emmitouflés dans leur châle en cachemire ou en laine, les villageois font la queue devant l’entrée. Assis derrière une table, le lieutenant Plumb, un blond d’une vingtaine d’années sorti de l’académie militaire de West Point, note le nom des candidats. Il les paye 500 afghanis par jour (8 euros) pour des travaux publics : ramassage d’ordures, creusement d’un canal d’irrigation… Le lieutenant Plumb supervise le programme. Tout seul. Aucun fonctionnaire afghan n’est là pour l’aider. « Le gouverneur du district n’est venu qu’une fois, déplore cet officier du 502e régiment d’infanterie. Et encore ! J’ai dû l’appeler directement parce que ma hiérarchie ne jugeait pas utile de le faire venir. Elle préfère traquer les talibans. » Il faut dire que le temps presse.

D’ici 2014, l’armée afghane assurera toute seule la sécurité du pays. Les troupes américaines commenceront à se retirer en juillet. 10 000 soldats doivent repartir d’ici la fin de l’année. Pour affaiblir l’insurrection avant son départ, l’Otan cible les districts autour de la ville de Kandahar : Arghandab, Zhari, Dand, Panjwayi… C’est là, dans ces plaines couvertes de vignes et de grenadiers que beaucoup de chefs insurgés ont grandi, notamment le Mollah Omar. Mais contrôler la région n’est pas qu’une question de symbole. Début 2010, elle est aux mains des talibans. Ils installent des caches d’armes et des ateliers de fabrication de mines. Ils encerclent Kandahar par l’Ouest. Pour sécuriser la grande ville du sud, première agglomération afghane avec 500 000 habitants, l’essentiel des 30 000 soldats envoyés en renforts par Barack Obama arrivent dans la province au printemps de l’année dernière.


Août 2010. L’opération « Frappe du dragon » commence. 12 000 fantassins américains, britanniques et canadiens sont engagés aux côtés de 7 000 militaires afghans. En trois mois, ils reprennent Arghandab, puis Zhari et Panjwayi. Les talibans s’enfuient. Maintenant, il faut tenir le terrain. Le capitaine Carrier commande la compagnie Delta du 502e régiment d’infanterie. « Tous les jours, j’ai des patrouilles qui ratissent les environs à la recherche de caches d’armes », explique l’officier. Le calme est précaire : « ils posent des mines de temps à autre. Il y a quelques jours, nous en avons trouvé une dans une maison abandonnée alors qu’on avait nettoyé le coin quelques jours avant ». Sheh Mohammad, un ancien de la tribu des Noorzaï originaire de Panjwayi et qui s’est réfugié à Kandahar confirme : « les talibans préparent leur retour. » D’après lui, ils sont partout, même à Kandahar. De peur d’être aperçu avec un Occidental, il n’accepte de parler qu’à l’extérieur de la ville, dans une voiture garée au milieu du désert. « Depuis des semaines, les insurgés appellent les gens sur leur téléphone portable, déposent des lettres sur le pas des portes en pleine nuit… Ils disent qu’ils vont revenir et qu’on ne doit pas collaborer avec l’Otan et l’administration. Croyez-moi, ils tiendront parole. Sinon, ils perdront la face. »

Le boucher de Kandahar. Pourtant, en octobre 2010, la coalition assurait que les talibans étaient en déroute. A l’époque, l’Alliance atlantique met le paquet. Pour différencier les combattants des civils, elle fait appel au général Abdul Razzik, chef de la police afghane des frontières. Cet homme costaud de 34 ans à la barbe fine et bien taillée est un pachtoune, l’ethnie majoritaire à Kandahar. Il connaît bien le terrain. Son état-major est installé à Spin Boldak, une bourgade au sud de la province. Pour accéder au quartier général, fortifiés par des murs en pisés de quelques dizaines de mètres de haut, il faut traverser une longue chicane en sacs de sable. A l’entrée, trois hommes en treillis, kalachnikov au poing et chaussures militaires américaines aux pieds, fouillent les visiteurs. Abdul Razzik se méfie. Les talibans ont essayé de le tuer à plusieurs reprises et ils attaquent ses hommes régulièrement. Dans la cour, une dizaine de ses policiers sont rassemblés en cercle. Au centre, la tête tranchée d’un adolescent gît sur le sol. Le jeune homme s’est fait exploser une demi-heure plus tôt au poste-frontière. C’est le troisième attentat des talibans en deux semaines à Spin Boldak. « Abdul Razzik est un kafir, un infidèle, s’énerve un commandant taliban qui se cache à Kandahar. Il tue des musulmans, qu’ils soient civils ou combattants. Tôt ou tard, nous aurons sa peau. Pour l’instant, il est intouchable parce que les forces étrangères le protègent. Quand elles partiront, ses jours seront comptés. »


Une haine qui reflète la réputation d’Abdul Razzik. Dans la province, il est craint et redouté. Les récits d’exactions commis par ses troupes ont fait le tour des tribus. « Deux de mes amis m’ont affirmé avoir eu leur maison perquisitionnée et pillée par les sbires de Razzik pendant l’offensive de 2010. L’un d’eux a été passé à tabac et il a fini dans le coma », raconte Abdul Halim, un chef de tribu originaire de Panjwayi. A Kandahar, on dit qu’il a personnellement exécuté des dizaines de talibans. « Quand les policiers d’Abdul Razzik ont voulu entrer dans le village de Lakkani, dans le district de Panjwayi, les habitants ont pris les armes et leur ont tiré dessus », poursuit Abdul Halim. Malgré ces bavures, Abdul Razzik rentre tranquillement à Spin Boldak avec ses hommes après l’opération « Frappe du dragon ». Certains ont repris l’entraînement, dispensé par des entreprises de sécurité américaines, « Xe notamment », précise Abdul Razzik. Anciennement Blackwater, cette compagnie s’est rendue célèbre pendant la guerre en Irak où elle a été accusée d’avoir la gâchette facile. En 2007, plusieurs de ses mercenaires auraient massacré 17 personnes lors d’une fusillade à Bagdad. La milice de Razzik est équipée par les Américains : des dizaines de 4×4 Ford et des Hummer, des véhicules blindés fabriqués aux Etats-Unis, sont garés dans la cour intérieure de son fort. En contrepartie, ce chef de guerre protège les convois de ravitaillement de l’Otan. Le service n’est pas gratuit. Les transporteurs qui sont sous contrat avec la coalition le payent pour assurer leur protection. Le long de la route entre Spin Boldak et Kandahar, Abdul Razzik a placé onze postes de police. Efficace. Cet axe goudronné à deux voies est l’un des plus sûrs du pays.

Abdul Razzik (debout, au centre) entouré de ses miliciens

Surtout, depuis son fort de Spin Boldak, Abdul Razzik est à quelques kilomètres de la frontière avec le Pakistan. Il contrôle tout ce qui rentre et sort d’Afghanistan, en particulier l’héroïne et le hachisch produit dans le pays. « Les barons de la drogue lui versent un pot de vin pour qu’il les laisse passer », détaille Matthieu Aikins, un journaliste canadien qui fut l’un des premiers à enquêter sur Abdul Razzik (1). Tout ce trafic lui assure 5 à 6 millions de dollars de revenus par mois selon un rapport de la Chambre américaine des représentants publié en juin 2010 (2). Une fortune qui lui sert à rémunérer les 2 450 policiers de son unité. Abdul Razzik peut ainsi compter sur leur loyauté. « La moitié d’entre eux viennent de Spin Boldak comme moi. Ce sont mes gardes du corps », assure t-il. Les liens entre Abdul Razzik et les Américains sont symptomatiques de la stratégie de l’Otan à Kandahar : s’appuyer sur des hommes d’influence pour lutter contre les insurgés. Une tactique risquée. Ces seigneurs de guerre s’enrichissent et s’arment aux frais de la coalition tandis que l’administration centrale reste sous-équipée et incapable de les contrôler.

Milices privées. Niaz Sarhadi en sait quelque chose. Ce petit homme de 56 ans à la barbe blanche et au teint foncé est le gouverneur du district de Zhari. Il travaille sous la protection des Américains qui lui fournissent un bureau sur une de leur base. « Je représente la loi et le gouvernement afghan, clame t-il, assis derrière son ordinateur avant d’admettre : j’ai face à moi deux hommes, Haji Lala et Haji Ghani, qui ont leur propre milice. Et je ne peux rien faire contre eux. »

Au centre, Niaz Sarhadi, le gouverneur du district de Zhari

Le premier, Haji Lala, est l’héritier d’une famille de propriétaires terriens. La cinquantaine, il habite à Senjaray, une ville de 12 000 habitants dans le Nord-Ouest de Zhari d’où il contrôle la route vers Kandahar. Il a pris la succession de son frère, qui gérait les affaires familiales jusqu’à son assassinat par un clan rival. Pour sa protection, le président Karzai lui a affecté 50 policiers qu’il paye et qui forment sa garde personnelle. « Nous les avons entraîné et nous avons combattu à leurs côtés l’année dernière », détaille le capitaine Stout dont la compagnie est stationnée dans le secteur de Haji Lala. C’est le début d’une lune de miel avec les GI’s. Quand l’armée arrive, il lui donne un de ses terrains pour y aménager une base. « Il nous a mis en relation avec les chefs de tribus pour lancer les projets de reconstruction, précise cet officier originaire du Michigan. Il est vite devenu indispensable. En arrivant ici, c’était comme atterrir sur la lune. On ne connaissait rien de cette région. » Haji Lala n’est pas un fermier ordinaire. Outre le raisin, ce trafiquant de drogue cultive la marijuana et l’opium. C’est aussi un as du double-jeu. Pour préserver son pouvoir, il vend des armes aux talibans et les protègent. « Un jour, nous avons voulu faire une descente dans sa propriété parce qu’il abritait un chef insurgé. Ses policiers ont pointé leurs armes sur nous pour nous empêcher d’entrer », se souvient le lieutenant Peck qui commandait l’opération. Depuis, les rapports entre la coalition et Haji Lala sont tendus. Mais il a beau soutenir les talibans, impossible de le mettre hors jeu. « Il a ses entrées jusqu’au président Karzaï, déplore le capitaine Stout. A Senjaray, le chef de la police, c’est lui. Le commandant de police du district n’a aucun pouvoir ici. »

Son rival, Haji Ghani, ne vaut pas mieux. Lui aussi possède quelques centaines d’hectares de terres agricoles sur lesquelles il cultive la marijuana. Lui aussi dispose de 40 policiers à son service. La comparaison s’arrête là. Alors que Haji Lala est un personnage effacé au physique passe-partout, Haji Ghani a les cheveux teints en rouge et une longue barbe noire. Il a combattu l’occupation soviétique dans les années 80. A ceux qui le rencontrent, ils montrent ses cicatrices, héritage de ses blessures de guerre, et son cheval blanc, qu’il aurait volé au Mollah Omar. Marié à 5 femmes, père de 19 enfants, il gagne sa vie grâce à ses terres et en taxant les camions qui traversent son territoire. Il utilise sa fortune pour payer ses policiers alors qu’ils devraient recevoir leur salaire du ministère de l’Intérieur. « Les policiers avec qui je travaille n’ont pas été payés depuis 4 mois », s’étonne un officier américain posté à Zhari. Sa garde personnelle est devenue indispensable. Quand les forces spéciales américaines ont traqué les talibans à l’été 2010, il les a aidé à recruter des combattants et ses miliciens les ont guidé sur le terrain. Niaz Sarhadi, le gouverneur de Zhari, reconnaît qu’il faudrait démanteler ces armées privées. « J’ai évoqué ce problème plusieurs fois avec le gouverneur de la province et avec les Américains. En vain. Ils sont trop puissants. » Etat central faible, chefs de guerre locaux, talibans combatifs… Pour le capitaine Stout, le cocktail est explosif : « pour le moment, Haji Lala et Haji Ghani co-existent. Mais ça ne durera pas. Un jour, il y en a un qui tentera d’expulser l’autre par la force. Le risque d’une guerre civile est réel ici. »

Alors que le retrait américain se profile, ce scénario inquiète les meilleurs experts de la question afghane. Pour Antonio Giustozzi, chercheur à la London School of Economics, auteur de plusieurs ouvrages sur les talibans et les seigneurs de guerre afghans (3), « il y a beaucoup de milices à travers tout le pays. Elles sont en train de se développer et quand les Occidentaux partiront, on ne peut pas exclure un retour à l’anarchie des années 90. » A cette époque, après le départ des troupes d’occupation soviétiques en 1989, les chefs de la résistance afghane ne parviennent pas à s’entendre et le gouvernement est trop faible pour les contrôler. A Kandahar, ils se partagent la province qui bascule dans l’anarchie. Des bandes armées bloquent les routes, rançonnent, tuent, violent… Epuisée, la population se tourne vers les talibans, des étudiants en religion qui ont combattu l’Armée rouge. Emmenés par le Mollah Omar, ils pacifient Kandahar en 1994 puis se lancent à la conquête du pays qu’il contrôleront en majeure partie jusqu’en 2001. Il est trop tôt pour dire si l’histoire recommencera. « Tout dépendra de l’armée afghane, estime Antonio Giustozzi. Si elle parvient à devenir une institution unie, avec un esprit de corps et des officiers compétents, elle pourra contrer ces chefs de guerre. Sinon, elle éclatera et l’Afghanistan avec. »

1. « The master of Spin Boldak », Harper’s magazine, décembre 2009.

2. « Warlord Inc, extorsion and corruption along the US supply chain in Afghanistan. »

3. « Koran, kalachnikov and laptop, the neo-taliban insurgency in Afghanistan » (Hurst & Co, 2007) et « Empires of mud, wars and warlords in Afghanistan » (Hurst & Co, 2009).

Crédit photos : Emmanuel Derville 


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