Bhatti, le chrétien qui défie les talibans

Publié le 14 juillet 2011 par Journalpakistan @journalpakistan

Shahbaz Bhatti, le ministre catholique des minorités religieuses, a été assassiné par les talibans à Islamabad. Son frère Paul a repris le flambeau.

Publié dans Le Point le 14 juillet.

De notre correspondant Emmanuel Derville

Paul Bhatti

Il a le job le plus dangereux du Pakistan. A 45 ans, Paul Bhatti est le conseiller spécial du Premier ministre pour les minorités. Il y a quelques mois, c’était un inconnu. Ce chirurgien affable travaillait aux urgences de l’hôpital de Trévise, en Italie. Le 2 mars au matin, sa vie bascule. « J’allais prendre mon service quand un de mes amis m’a passé un coup de fil pour prendre des nouvelles. Tout à coup, il a vu à la télévision que mon frère Shahbaz, le ministre des minorités, avait été assassiné. J’ai appelé ma famille qui m’a confirmé la nouvelle. Ça a été terrible pour moi. J’étais très proche de lui. On se téléphonait tous les jours. J’ai pris le premier avion pour Islamabad et à mon arrivée, le président Zardari, a demandé qu’un membre de notre famille succède à Shahbaz. J’ai décidé de me lancer. » Paul Bhatti avance en terrain miné. Shahbaz a été abattu parce qu’il défendait Asia Bibi, une paysanne chrétienne condamnée à mort pour blasphème. Un livre témoignage qui raconte l’histoire de cette femme a été publiée le 26 mai (1) alors que son mari était à Paris pour attirer l’attention de l’opinion publique.

Le cas d’Asia Bibi avait persuadé Shahbaz Bhatti de militer pour une réforme de la loi qui condamne à mort ou à la prison à vie toute personne coupable d’avoir manqué de respect au Prophète Mahomet ou au Coran. La législation est utilisée pour des règlements de compte. Il suffit de porter plainte contre un adversaire. La pression des religieux et la bigoterie des magistrats font le reste.

Les talibans pakistanais n’ont pas pardonné à Shahbaz Bhatti. Dans un communiqué après le meurtre, ils ont menacé de mort ceux qui voudraient changer la loi.

Paul Bhatti ne se laisse pas impressionner. Sa famille est très respectée dans la communauté chrétienne. Jacob, le père, était un propriétaire terrien du Penjab, la province orientale. Co-fondateur d’une école chrétienne avec des missionnaires européens, c’était une figure locale. Son action a donné au clan Bhatti notoriété et influence. « Sa famille a beaucoup de relations », indique Peter Jacob, qui dirige la Commission for Justice and Peace, une organisation proche de l’église catholique. Les Chrétiens voient en Paul Bhatti un chef naturel.
Mais c’est un nouveau venu dans le marigot politique. « Je suis sceptique, confie Sohail Johnson qui gère une ONG de défense des chrétiens basée à Lahore. Il a vécu longtemps en Italie et il n’a aucune expérience. Qu’est-ce qu’il va pouvoir faire ? »

Les défis à relever sont énormes. Au Pakistan, les liens entre les services de renseignement et les groupes djihadistes sont notoires. Pour compenser l’infériorité numérique de l’armée par rapport à l’Inde, l’ISI, la principale agence de sécurité, soutient une myriade de groupes armés qu’elle utilise contre l’armée indienne au Cachemire. Les terroristes qui avaient abattu 170 personnes dans les rues de Bombay en novembre 2008 appartenaient au Lashkar e Taiba, un groupe que les militaires pakistanais ont protégé. Et Oussama Ben Laden avait vécu plusieurs années à deux pas de l’Académie militaire d’Abbottabad, une ville constellée de casernes, à 150 km d’Islamabad. Entre Al Qaida et certains hauts gradés, les liens sont étroits. Toutes ces organisations nourrissent une vision radicale de l’Islam et haïssent les minorités religieuses du Pakistan. Les démanteler, c’est s’attaquer à un système et risquer sa vie. Paul Bhatti le sait. Quand il s’exprime, il pèse chaque mot. « Il est probable que les agences de sécurité ont des liens avec ces groupes, mais ce n’est qu’une hypothèse. Je ne peux nommer personne », glisse t-il, hésitant. « L’ISI est très puissante. Si demain le gouvernement touchait à cette institution, il tomberait le surlendemain et le président atterrirait en prison. »

Pour améliorer le sort des minorités, Paul Bhatti avance à petits pas. Réformer la loi du blasphème ? Trop risqué. « Le problème vient de l’interprétation que les gens font de l’Islam. Quand mon frère a soutenu la réforme de la loi du blasphème, les partis islamistes sont descendus dans la rue. Des mollahs ont promis des récompenses à ceux qui tueraient Salman Taseer, gouverneur de la province du Penjab et principal opposant à la loi. » Ce climat est un héritage des années Zia, le dictateur militaire qui a régné sur le Pakistan de 1977 à 1988. Pour donner une identité nationale à un pays qui se cherche, il mise sur la religion musulmane. Il islamise le système éducatif avec l’aide de la Jamaat-e-islami, le premier parti islamiste. « Aujourd’hui, l’enseignement inculque aux enfants une vision intolérante de l’Islam, déplore Paul Bhatti. Quant aux mollahs, c’est pire. Dans beaucoup de villages, ces religieux ne sont même pas formés. Ils interprètent le Coran à torts et à travers et racontent n’importe quoi à leurs ouailles. » Les conséquences sont parfois dramatiques. Comme le 1er août 2009 dans le village de Gojra, dans l’Est du pays. Une rumeur se répand : des Chrétiens auraient déchiré des pages du Coran et s’en seraient servi comme confettis pendant un mariage. L’imam local crie vengeance. Six sont brulés vifs dans leur maison, deux sont abattus.

Pour l’instant, Paul Bhatti n’a fait aucune annonce. Il ne veut pas s’attirer la colère des islamistes. « Je n’ai pas encore de stratégie », avoue t-il. Sa prudence reflète la fragilité du gouvernement qui doit composer avec une coalition hétéroclite et gérer une crise économique marquée par l’inflation et le chômage. Paul Bhatti ne se décourage pas. Il veut intensifier la discrimination positive en faveur des minorités. « Je veux que le gouvernement abaisse le niveau requis pour que les chrétiens aient accès aux emplois qui leur sont réservés dans l’administration et dans l’armée. Et mi-avril, j’ai obtenu que les étudiants des écoles chrétiennes aient droit aux bourses universitaires. Les non-musulmans sont pris pour cible parce qu’ils sont trop pauvres pour se défendre. Il faut les aider à grimper l’échelle sociale. »

En acceptant le poste, Paul Bhatti a posé ses conditions. Il a exigé une voiture blindée. Une dizaine de policiers et de para-miliaires l’accompagnent partout et quadrillent les couloirs qui mènent à son bureau. Leur fait-il confiance ? « Je n’ai pas le choix. Je ne me sens pas menacé parce que mon travail vient de commencer. Si les choses se gâtent, je changerais peut-être de gardes du corps. Je ne veux pas devenir un martyr. Mais après tout, il faut bien mourir de quelque chose. »

1. « Blasphème », d’Anne-Isabelle Tollet (Oh ! Éditions).

Crédit photo : Emmanuel Derville


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