Gouvernance européenne : pourquoi Sarkozy va devoir y passer

Publié le 08 août 2011 par Juan
Nicolas Sarkozy n'avait certainement pas envisagé d'articuler sa campagne de 2012 sur l'euro. Mais la détérioration brutale des marchés boursiers, les attaques contre les dettes italiennes et espagnoles, la dégradation de la note souveraine des Etats-Unis ont  imposé la finance au coeur du débat politique : l'euro survivra-t-il à l'été ? L'Italie ou la France perdront-elles à son tour leur fameuse note Triple A ? Le prix du financement de nos déficits va-t-il se renchérir durement ?
Ces questions, cruciales, devraient inquiéter Nicolas Sarkozy. S'il est inquiet, notre Monarque ne sait plus quoi faire. Et reste au Cap Nègre.


Communiquer plutôt qu'agir
C'est un feuilleton. Critiqué pour être resté en vacances alors que la situation financière européenne et internationale virait au drame, Nicolas Sarkozy a multiplié les communiqués pour montrer qu'il est sur le pont. On ne sait pas comment quelques heures éparpillées au téléphone peuvent remplacer de véritables négociations. Ainsi, Nicolas Sarkozy a parlé avec Angela Merkel; cette dernière s'est entretenue, séparément à nouveau, avec Silvio Berlusconi et David Cameron. Obama a appelé Sarkozy, qui a aussi parlé à Jean-Claude Trichet, et, dimanche, s'est entretenu avec David Cameron. « Depuis le Cap Nègre (Var), où il séjourne, Nicolas Sarkozy est tenu informé «heure par heure» de l'évolution de la situation par le secrétaire général de l'Élysée, Xavier Musca, lui-même en Corse » notaient deux journalistes du Figaro samedi dernier. Et qui tenait au courant « heure par heure » le secrétaire général de l'Elysée qui n'était pas non plus à son poste de travail ?
Si Nicolas Sarkozy était en France, son premier ministre François Fillon était en Italie. Il avait refusé, comme Alain Juppé le ministre des affaires étrangères, de suivre les recommandations de Nicolas Sarkozy et de rester en métropole. Alors, pour montrer qu'il était là quand même dans ce moment crucial, il a lui aussi communiqué. Vendredi après-midi, ses services nous disaient qu'il suivait « très attentivement la situation » et que lui aussi avait multiplié les contacts...
Cette vacance quasi-généralisée du pouvoir est un facteur aggravant. Les marchés doutent des pouvoirs politiques. Samedi, l'agence d'information financière Bloomberg résumait l'inquiétude collective : « Alors que Zapatero et Berlusconi travaillaient de leurs capitale hier (vendredi), Sarkozy a téléphoné depuis la résidence de vacances de son épouse dans le Sud de la France, Merkel a parlé d'un weekend de marche dans les Alpes italiennes, et Cameron a travaillé d'une villa louée en Toscane. Baroin est revenu à Paris d'une pêche au centre de la France.» Même le sommet européen convoqué en urgence par Sarkozy et Berlusconi vendredi n'était finalement pas décidé ni a fortiori calé, comme l'a avoué samedi le porte-parole du gouvernement italien vendredi dernier.
Dimanche matin, le G20 a fait savoir qu'il s'était réuni par téléphone. L'information n'est pas venue d'un représentant français (alors que la France gère l'organisation du G20 cette année), mais d'un Coréen. Dimanche soir, l'Elysée nous gratifiait d'un nouveau communiqué, cette fois-ci commun avec la Chancellerie allemande, mais toujours aussi vide de décision. Ce communiqué ne visait qu'à pressurer la BCE pour qu'elle rachète des obligations souveraines, notamment espagnoles et italiennes.
Lundi, les ministres des finances du G7 se rencontreront. Enfin.
La communication a remplacé l'action.
Capitalisme irrationnel
A Paris, Alain Minc confia ses craintes au JDD: « Si l’Italie saute, l’Allemagne saute, l’Europe aussi et le monde enfin.» Et d'ajouter : « Cette crise n’a rien à voir avec celle de 2008. C’est une crise de la dette de certains pays de l’euro et non pas de l’euro qui reste surévalué face au dollar. Nous subissons un coup de folie qui a trois racines : l’irrationalité des investisseurs, l’inconséquence des banques et l’inculture des agences de notation ». En 2008, le capitalisme financier par son manque de morale. En 2011, il plonge par manque de « rationalité », de « prudence » et de « culture »... Nous attendons avec gourmandise le discours de rentrée du Monarque.
Alain Minc glissait d'ailleurs l'un des éléments-clés de la séquence à venir: « Nous allons à marche forcée vers la gouvernance économique européenne voulue par la France, en échange des critères de bonne gestion imposés par l’Allemagne ».
La gouvernance économique européenne aurait-elle été « voulue » par la (Sarko)France ? Alain Minc, « conseiller du soir » du Monarque, faisait là de la politique.
Sarkozy a affaibli l'Europe
Il est vrai que Nicolas Sarkozy nous a régulièrement servi l'argument depuis son élection, à tel point que le citoyen attentif pouvait croire que ce gouvernement économique européen était en place depuis belle lurette. Voici quelques citations : « Nous avons mis en place le gouvernement économique de l'Europe » (mars 2011),  
Mais en réalité, Nicolas Sarkozy avait une conception très rabougrie de la gouvernance économique européenne.
1. Il s'est affranchi lui-même, dès son arrivée au pouvoir, des contraintes européennes.  En 2007, à peine élu, Nicolas Sarkozy s'est rapidement affranchi de l'engagement pris par son prédécesseur en mars de la même année (sic !) de rabaisser le déficit budgétaire sous la barre des 3% du PIB dès 2012. Compte tenu du niveau de la dette publique (1.250 milliards d'euros) et du déficit budgétaire (50 milliards d'euros) en 2007, l'Europe n'aurait sans doute pas accepté le paquet fiscal de l'été 2007 s'il y avait eu une véritable gouvernance intégrée.
2. Au début de son mandat, il a privilégié  sa carte personnelle, ou des relations bilatérales, plutôt qu'un renforcement de l'intégration politique. Il a joué les Etats contre l’Europe, jusqu'à troubler le couple franco-allemand par son rapprochement avec le Royaume Uni ou la promotion de son Union de la Méditerranée. En décembre 2009, il a soutenu la candidature d'un président de l'Union sans charisme ni pouvoir. En mars dernier, il explicitait encore : « le gouvernement économique de l'Europe (...) comme la France l'a toujours demandé, ce gouvernement, c'est la réunion des chefs d'Etats et de gouvernements, c'est-à-dire les 17. » C'est-à-dire... pas grand chose.
3. Quand ses homologues européens sont conservateurs, Sarkozy préfère parler de convergence plutôt que de gouvernance. Rappelez-vous le sketch estival de 2010 sur la « convergence fiscale » franco-allemande qui devait en fait masquer... la suppression du bouclier fiscal et l'allègement de l'ISF. A l'inverse, rappelez-vous les attaques publiques de François Fillon contre les régularisations d'immigrés par le gouvernement Zapatero.
4. Il a refusé, avant de s'y plié, toute sanction éventuelle à l'encontre des Etats-membres en déficit excessif. Que l'on soutienne ou pas la proposition allemande, la gouvernance économique de l'Europe suppose de prévoir ce qui se passe quand un Etat-membre dévie de la trajectoire commune.
5. Sarkozy a également toujours été très réticent, dans les faits, à renforcer l'encadrement des banques, tant au niveau européen qu'au niveau franco-français. Rappelez-vous que la France a tardé à mettre en place une taxe sur les bonus bancaires adoptée plus rapidement au Royaume Uni et en Allemagne. Le même Sarkozy rechigna à interdire les ventes à découvert à nu comme l'avait fait l'Allemagne au printemps 2010. Il avait aussi facilement repris à son compte, oralement, les recommandations de l'autorité de régulation britannique, en août 2009.
Après la dégradation de la note américaine par Standard and Poor's, vendredi, les Européens n'avaient plus le temps de tergiverser. Un analyste de la Société Générale, cité samedi par le Monde, expliquait que « la France est le "triple A" de la zone euro affichant les moins bons ratios budgétaires.» Les Etats-Unis ont été dégradés par une agence sur trois (les deux autres conservant leur appréciation AAA), à cause d'une situation financière difficile (l'endettement dépasse tous les records) et d'un blocage politique évident.
En France, le consensus sur le drame de la dette est à peu près général... comme aux Etats-Unis. Les désaccords portent sur les moyens du redressement. Chez Sarkozy, pas question de toucher trop lourdement aux défiscalisations octroyées ces dernières années aux plus fortunées. Aux Etats-Unis, les Républicains défendent peu ou prou la même position.