19 février 1977/Julien Gracq, Les Eaux étroites

Par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


  Le 19 février 1977, Julien Gracq s’entretient avec Jean Daive sur Les Eaux étroites, « court roman de la rêverie associative », publié en octobre 1976. Entretien sur France Culture.


EXTRAIT
  « Rien n’est surprenant dans mon souvenir comme la variété miniaturiste des paysages que longe le cours sinueux de la rivière dans l’espace de ces quelques kilomètres : si lentement que glisse la barque dans l’eau stagnante, d’une couleur de café très dilué, ils semblent se succéder et se remplacer à la vitesse huilée des décors d’une scène à transformation, ou de ces toiles de diorama qui s’enroulaient et se déroulaient, et défilaient devant le passager de Luna-Park assis dans sa barque vissée au plancher. Le plaisir exceptionnellement vif, et presque l’illusion de fausse reconnaissance, que m’a procuré dès les premières pages la lecture du « Domaine d’Arnheim » tient, je pense à la sensation que la nouvelle de Poe communique simultanément de l’immobilité parfaite de l’eau et de la vitesse réglée de l’esquif qui semble moins saisi par un courant que plutôt tiré de l’avant par un aimant invisible. Plus tard, le cygne de Lohengrin, remontant, puis descendant sur la scène de l’Opéra les lacets de la rivière, m’a rendu une fois encore, fugitivement, cette sensation de félicité presque inquiétante qui tient ― je ne l’ai compris qu’alors ― à l’impression d’accélération faible et continue qui naît d’une telle navigation surnaturelle. Le sentiment de l’appel dans toute son urgence confiante loge pour nous dans ces esquifs ingénus-cygnes, caïques, auges de pierre ― qui glissent dans les contes à la surface d’une eau immobile : à l’inverse de la suggestion maléfique qui s’attache à l’apparition des objets volants non identifiés, le bonheur toujours, l’exaucement d’un vœu, tout moins le secours surnaturel dans le péril, semble éperonner leur navigation silencieuse.
  Je parle d’Edgar Poe, et voici qu’il ne va plus guère me quitter tout au long de cette excursion tant de fois recommencée ― bien souvent en compagnie bruyante et joyeuse ― et qui pourtant, non pas seulement dans mon souvenir, mais chaque fois et pendant même que je la recommençais, a gardé toujours quelque de l’allure du rêve, dans le défilé muet, incompréhensiblement majestueux, des deux rives qui viennent à moi et s’écartent comme les lèvres d’une Mer Rouge fendue, dans le sentiment à la fois de lenteur irréelle et de vitesse lisse que j’ai cru retrouver parfois dans les plus beaux, les plus vastes rêves d’opium de De Quincey. L’eau noire, l’eau lourde, l’eau mangeuse d’ombres qu’a décrite Gaston Bachelard, celle qui ceinture l’Île de la Fée, celle qui attend au creux de ses douves de se refermer sur les décombres de la maison Usher ― si différente du flot insidieusement violent qui râpe et ratisse les grèves de la Loire, et renverse par les épaules comme un chien joueur le nageur qui cherche à reprendre pied ― elle était là, elle fut là pour moi tout de suite, avec son odeur terreuse de vase et de racines, son sommeil dissolvant : digérant, infusant lentement les feuilles mortes qui pleuvaient des arbres d’automne. Je n’y ai jamais plongé sans malaise : froide, inerte, sans éclaboussures et sans jaillissement, comme si on y avait plongé à travers une pellicule de lentilles d’eau. »
Julien Gracq, Les Eaux étroites, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, II, Éditions Gallimard, 1995, pp. 529-530.



Voir aussi :
- (sur Terres de femmes) 27 juillet 1910/Naissance de Julien Gracq ;
- (sur Terres de femmes) 25 avril 1949/Julien Gracq au Théâtre Montparnasse ;
- (sur Terres de femmes) 3 décembre 1951/Julien Gracq refuse le Prix Goncourt ;
- Julien Gracq, le site (José Corti).




Retour au répertoire de février 2008
Retour à l' index de l'éphéméride culturelle
Retour à l' index des auteurs

» Retour Incipit de Terres de femmes