Philip Roth : Exit le fantôme

Par Corboland78

Philip Roth est né à Newark, aux Etats-Unis, en 1933 aujourd’hui il vit dans le Connecticut. Son œuvre a été couronnée de multiples prix à travers le monde, en France il a reçu le Médicis étranger en 2002 pour son roman La tache.

La première fois que j’ai lu un roman de Philip Roth, j’ai bien aimé mais sans plus, heureusement je ne me suis pas arrêté à cette première impression et j’ai poursuivi mon exploration -j’ai chroniqué ici plusieurs de ses livres - avec un plaisir plus intense à chaque fois. Une fois encore je ne suis pas déçu par cet Exit le fantôme paru en 2009 en France.  

Nous retrouvons le héros emblématique de Philip Roth, son double littéraire, Zuckerman. Désormais âgé, il a plus de soixante-dix ans et s’est fait opéré d’un cancer de la prostate avec les conséquences qui en découlent, perte du désir sexuel et incontinence. Après onze ans de solitude dans sa maison perdue dans la campagne du Massachusetts, il revient à New York pour une intervention bénigne devant soulager cette incontinence.

Plusieurs rencontres vont remettre en cause son choix de vie et son exil. Il y a Richard Kliman, un jeune homme enthousiaste décidé à écrire une biographie de Lonoff, l’écrivain décédé depuis quarante ans, qui fut un modèle et un mentor pour Zuckerman dans sa jeunesse, sauf que ce bouquin va révéler des faits cachés de la vie de cet écrivain, à savoir un inceste. Il y a aussi Amy Belette, aujourd’hui mourante d’une tumeur au cerveau, c’était la muse de Lonoff et Zuckerman la trouvait particulièrement attractive lui aussi. Enfin, il y a un couple de jeunes écrivains, Jamie Logan et Billy Davidoff avec lesquels il envisage un échange de logement pour une durée déterminée.    

Philip Roth fait feu tous bois, après son long exil le retour à New York est déstabilisant comme on peut l’imaginer et sa critique de la société américaine plutôt acerbe. George W. Bush vient d’être réélu à la Maison Blanche au grand désespoir de l’intelligentsia qui voit en lui « Des aptitudes intellectuelles déficientes. Dogmatique. Un illettré notoire qui allait ruiner quelque chose de grand » ; dans les rues, c’est nouveau, tout le monde est pendu à son téléphone portable, ce qui nous vaut des pages savoureuses d’humour. 

Mais ce retour dans « sa » ville est aussi l’occasion de ranimer les forces qui lui manquent. La colère et l’indignation face à Kliman qui voudrait détruire la réputation d’un écrivain qui ne peut plus se défendre puisqu’il est décédé. Tout le monde a un cadavre dans son placard, doit-on pour autant tout révéler, l’écrivain Lonoff qui est aussi Zuckerman et donc Roth lui-même, subira-t-il le même traitement après sa mort ? Le vieil homme sent son sang bouillir une fois encore « Quand avais-je connu pour la dernière fois l’excitation de m’en prendre à quelqu’un ? ».

Mais ce sursaut de vitalité n’est pas qu’intellectuel, sa rencontre avec Jamie Logan réveille la pauvre chose qui pendouille entre ses jambes depuis si longtemps, « les pulsions sexuelles stimulées par la rencontre avec Jamie avaient follement ressurgi comme puissant moteur ». Une dernière fois le vieux Casanova tentera de séduire une jeune femme et il y parviendra mais sous une forme que je vous laisse découvrir.

Roman sur la vieillesse et le délabrement des corps, le sexe en berne, la vessie qui fuit, la mémoire qui fait défaut, on dirait une chanson d'Ouvrard, Philip Roth nous décrit sans complaisance, mais non sans humour, la décrépitude de Zuckerman, autant dire qu’il nous livre sa propre vie en pâture, consciemment afin de couper l’herbe sous le pied de ceux qui voudraient plus tard, le faire à sa place ?

Un très beau livre, magistralement écrit, qui nous met face à nos destins. 

« Comme si l’incontinence, ça ne suffisait pas, en tant qu’humiliation, il fallait maintenant qu’on s’adresse à vous comme si vous étiez un gosse de huit ans récalcitrant qui refuse de prendre son huile de foie de morue. C’est comme ça que ça se passe, quand un patient âgé refuse de se résigner aux épreuves inévitables et de trottiner bien poliment jusqu’à sa tombe. Les médecins et les infirmières ont sur les bras un enfant qu’il faut calmer et embrigader pour qu’il défende la cause perdue qui estla sienne. C’est en tout cas l’idée que je me faisais quand j’ai raccroché, lessivé de tout orgueil et conscient des limites de mes forces, l’image même de l’homme qui échoue quoi qu’il fasse, soit qu’il résiste, soit qu’il se soumette. »

  

Philip Roth  Exit le fantôme  Folio