Album BD : ça ne coûte rien de Sylvain Saulne

Par Manuel Picaud

Dépassement de soi
Sorti en même temps que l'excellent manga Je ne suis pas un homme d'Usamaru Furuya chez Casterman, ce récit initiatique suit aussi le passage à l’âge adulte d'un jeune homme. Ces deux albums semblent se répondre. L'un situe son récit au Japon, le second en Chine. Deux manières de voir l'Asie, loin des clichés habituels. Dans ça ne coûte rien, on entre dans le cauchemar apparent de Pierre, un jeune Français, qui s’installe à Shanghai en mars 2008.
Parti avec peu de ressources, ce chômeur semble attendre un héritage important. Cela lui permet d’être accueilli auprès d’une chinoise Emmanuelle et une française Marianne, deux jeunes femmes qui partagent leur luxueux appartement avec lui. L’amie Caroline qui devait l’accueillir part en voyage, mais le confie à Daniel qui lui fait découvrir la vie confortable des expatriés dans cet eldorado où les filles rêvent toutes de sortir avec un occidental. Très vite se crée un décalage entre cette vie dorée et la triste réalité. Alors qu’il pourrait revenir en France à l’expiration de son visa, et qu’il n’a toujours pas touché son héritage, il va prendre la décision de rester sans ressources en se serrant vraiment la ceinture et voir la vie totalement sous un autre jour.
Ce récit en partie autobiographique paru dans la collection KSTR est signé par un jeune trentenaire autodidacte installé dans cette mégapole chinoise qu’il connaît donc bien. Sylvain Limousi, alias Saulne ne fait pas parti de ces expatriés qui craignent de s'immerger dans la culture locale et à s'intégrer véritablement dans leur nouveau pays d'adoption. Du coup, il nous en livre une vision plus authentique, et en même temps critique à l'égard de ses compatriotes. On en apprend autant de la Chine que de nous-mêmes. En se privant, Pierre se concentre sur l'essentiel, réalise son introspection, cherche les vraies valeurs et va se dépasser. Non seulement ce récit est bien écrit mais le dessin sobre dans un style proche des mangas densifie encore l'album. En effet, l'auteur adopte un parti pris de couleurs qui s'effacent progressivement au fur et à mesure du régime forcé. Autant de sens à la fois graphique et scénaristique est rare pour être souligné, d'autant qu'il participe pleinement au plaisir de lecture.
Encore une belle pépite sous ce label.
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ça ne coûte rien - récit complet de 190 pages - de Sylvain Saulne - Kstr - 11 mai 2011 - 16,00 €