Syngué sabour, pierre de patience - Atiq RAHIMI

Par Liliba

« Cette pierre que tu poses devant toi... devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes misères... à qui tu confies tout ce que tu as sur le cœur et que tu n'oses pas révéler aux autres... Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. Elle tombe en miettes. Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines... Comment appelle-t-on cette pierre ? »

Ce n'est pas à la pierre que s'adresse cette femme, mais à son mari, immobilisé par une balle reçue, dans une maison au coeur d'une ville en guerre « quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Elle parle à son homme comme elle l'aurait fait avec la pierre, elle dévide sa vie, ses pensées, ses émotions, tous ses sentiments entassés depuis des années au fond du coeur, qui débordent et ont besoin, comme une inondation de filer, de se glisser partout, de s'infiltrer. Et les mots en effet volent au dessus de l'homme son mari, sans qu'elle sache pourtant s'il l'entend ou pas. Elle dit la tendresse et l'amour, elle dit les déceptions et les rancoeurs, elle dit ses espoirs déçus, ses regrets, elle dévoile aussi ses secrets, tous ses secrets...

Oh, elle a bien essayé de prier, avant. Elle a regardé cet homme blessé, entre la vie et la mort. Elle a suivi le fragile souffle d'air qui sort de sa poitrine, elle a appelé Allah, scandé son nom quatre-vingt-dix-neuf fois comme il se doit. Mais Dieu semble ne pas entendre, alors elle lui parle, à lui aussi. Elle lui reproche son silence, et la folie qui grossit à cause de lui, en son nom. Elle le maudit, même, comme la guerre meurtrière qui ronge son pays... Elle crache sa haine et sa révolte, elle, la femme qui toujours était soumise et silencieuse, elle crie, elle hurle la dureté de la vie, et sa stupidité... Elle hurle les injustice et la violence, elle maudit la guerre et les hommes qui la font, et Dieu qui permet tout ça.

Cette voix qui murmure est un cri. Un cri d'une femme qui souffre. Le cri que pourraient pousser toutes les femmes qui vivent dans des contrées ou sous le joug de religions qui en font des objets, des êtres que l'on peut utiliser à loisir, prendre ou répudier, violer ou lapider. Cette voix basse et rauque qui chuchote ces mots crie la misère et le malheur de toutes celles qui souffrent, qui sont humiliées, qui pleurent, mais qui cependant ne veulent pas rendre entièrement les armes, qui veulent vivre, aimer, connaître sinon le bonheur une certaine forme de sérénité.