Minuit

Publié le 20 août 2011 par Philippe Thomas

Poésie du samedi, 29 (nouvelle série)

Ne serait-ce que pour voir régulièrement les horaires de travail – Midi/Minuit – d’un café qui marque l’angle de la Place Colbert, il m’a semblé qu’à une chronique consacrée à Midi ne pouvait succéder qu’une autre vouée à Minuit. Midi appelant ainsi Minuit un peu comme l’aimant la limaille de fer, j’ai toutefois pris mon temps …

Car encore fallait-il trouver un poème adéquat… C’est à la faveur d’une recherche suscitée par l’excellente série « Rome » sur Arte, que j’ai dégoté à propos de Marc Antoine piégé à Alexandrie ce poème de Constantin Cavafy (ou Cavafis), intitulé « Dieu abandonne Antoine ». Je le cite dans la traduction en vers de François Sommaripas, bien meilleure à mon avis que celle de Marguerite Yourcenar  (collection Poésie-Gallimard) dont le texte en prose me semble ampoulé sans être lumineux…,

François Sommaripas n’a pas encore fini de traduire les 154 poèmes connus de Cavafy, poète dont l’une des singularités est qu’aucun recueil n’est paru de son vivant, tout juste quelques poèmes en revue, la plupart étant simplement distribués à quelques amis. Les poèmes sont datés approximativement et l’on sait que Cavafy en a détruit beaucoup… Sans doute Cavafy n’aurait-il même pas tenu un blog si la chose avait existé de son temps ! Mais son traducteur lui a consacré un blog où il met en ligne sa traduction, poème après poème. A noter aussi la belle interprétation de Léonard Cohen (Alexandra leaving)...

Évidemment, c’est l’heure de minuit qui m’a étonné. Drôle d’heure, mais dont le caractère évidemment nocturne permet à la troupe invisible de rester indistincte. Ainsi chacun pourra y reconnaître ce qu’il veut… Drôle de manière aussi de quitter Alexandrie sous l’aubade donnée par « les instruments exquis de la troupe secrète », sorte d’armée furieuse à la Vargas ?… Et pour Cavafy , drôle de hasard qui lui a fait coïncider non seulement l’unité de lieu – Alexandrie – pour son apparition et sa disparition, mais encore la même date du 29 avril à soixante-dix ans d’intervalle. Comme si les aiguilles de Midi et de Minuit n’avaient pas bougé, commencement et fin confondus en se rejoignant… Il faut savoir faire ses adieux à Alexandrie, du moins à une certaine Alexandrie, pour mettre ou remettre le voyage en route… Si l’on admet, dans ce poème comme dans la plupart, que Cavafy s’installe dans la coquille des mythes, lieux, événements de l’Antiquité grecque comme pour en capter les échos ou les harmoniques, où le mènera donc ce voyage ?

Naturellement à Ithaque ! Car Ithaque est le lieu d’originelle harmonie où Ulysse n’a de cesse de revenir, au terme d’une série d’épreuves qui se poursuivent jusque sur le sol même d’Ithaque. « La pensée d’Ithaque ne doit pas te quitter » et « Fais de sorte que ton voyage soit long » : Cavafy nous fournit là les clés qui ouvrent sur le sens profond de l’Odyssée et au-delà peut-être de toute destinée humaine en quête de son accomplissement. Ithaque est le pôle qui aimante le voyageur, mais paradoxalement celui-ci ne doit pas y parvenir au plus vite… Le sage Ulysse prit effectivement son temps : une bonne année chez Circé et surtout sept ans chez la nymphe Calypso raide dingue amoureuse au point de lui proposer l’immortalité pour mieux le retenir dans ses bras… Clairvoyant Ulysse, qui refusa, préférant accomplir sa destinée humaine plutôt que laisser son parcours éternellement inachevé… La sagesse, c’est donc savoir prendre le temps, et même du bon temps, pour arriver à bon port…

Dieu abandonne Antoine

Lorsque soudain à l'heure de minuit,
tu entendras passer la troupe invisible
dans un cortège d'exquises musiques et de voix -
ne te lamente pas en vain sur ton sort,
ton destin qui t'abandonne,
tous tes desseins qui partent en fumée.
Avec courage,
comme quelqu'un qui s'y attendait,
fait tes adieux à Alexandrie
qui s'éloigne de toi.
Surtout ne t'abuse pas, ne te dis pas
que ce n'est qu'un rêve
que tes oreilles se sont trompées;
ne daigne point tels vains espoirs.
Comme si tu t'y attendais depuis toujours,
avec le courage
de quelqu'un qui fut digne de cette ville,
approche-toi d'un pas ferme de la fenêtre
et écoute avec émotion,
sans te laisser aller aux invocations des lâches
- leurs lamentations! -
écoute comme une ultime jouissance
les instruments exquis de la troupe secrète
et fait tes adieux à Alexandrie que tu perds.

1911 – 26

Ithaque

Lorsque tu mettras le cap sur Ithaque,
fais de sorte que ton voyage soit long,
plein d'aventures et d'expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes,
et la colère de Poséidon ne crains,
ils ne se trouveront point sur ton chemin
si ta pensée reste élevée, si une émotion de qualité
envahit ton esprit et ton corps. Lestrygons, Cyclopes,
et la fureur de Poséidon tu n'auras à affronter
que si tu les portes en toi,
si c'est ton âme qui les dresse devant toi.

Fais de sorte que ton parcours soit long.
Que nombreux soient les matins
où - avec quel délice et quelle joie! -
tu découvriras des ports inconnus,
des ports nouveaux pour toi, et tu iras
t'arrêter devant les échoppes Phéniciennes
pour acquérir les belles marchandises
nacres, coraux, ambres, ébènes
et des parfums voluptueux,
surtout beaucoup de parfums voluptueux;
et tu iras d'une ville Egyptienne à l'autre
pour apprendre, et encore apprendre, de la bouche des savants.

La pensée d'Ithaque ne doit pas te quitter.
Elle sera toujours ta destination.
Mais n'écourte pas la durée du voyage.
Il vaut mieux que cela prenne des longues années
et que déjà vieux tu atteignes l'île,
riche de tout ce que tu as acquis sur ton parcours
et sans te dire
qu'Ithaque t'amènera des richesses nouvelles.

Ithaque t'a offert le beau voyage.
Sans elle, tu n'aurais pas pris la route.
Elle n'a plus rien à te donner.

Et si tu la trouvais pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé.
Sage à présent et plein d'expérience,
tu as certainement compris
ce que pour toi Ithaque signifie.

1911 – 32

Constantin Cavafy (Alexandrie 29 avril 1863 – 29 avril 1933 Alexandrie).