Delphine de Malherbe, L'aimer ou le fuir, Plon

Publié le 29 août 2011 par Irigoyen
Delphine de Malherbe, L'aimer ou le fuir, Plon

 

Il y a deux sortes d'amour, disait Colette : l'amour insatisfait qui vous rend odieux et l'amour satisfait qui vous rend idiot. Comment qualifier celui – mais s'agit-il encore vraiment d'amour ? – qui « unit » le célèbre écrivain français et le tout jeune Bertrand de Jouvenel ? A vrai dire, la question reste pour moi ouverte une fois achevée la lecture du dernier roman de Delphine de Malherbe.

Dans cet opus dédié à Audrey Hepburn – vous comprendrez pourquoi en écoutant l'interview -, Colette se livre à un long monologue. En face d'elle, un psy écoute muet la grande dame des Lettres françaises évoquer - entre autre - la relation avec le fils de son mari, Henry de Jouvenel :

Bertrand n'est pas un problème parce qu'il a dix-sept ans, Bertrand n'est pas un problème parce qu'il est le fils de mon mari, Bertrand n'est pas un problème parce qu'il m'aime et me désire, Bertrand est un problème parce qu'il m'attire. Vous m'entendez ? La dernière fois que j'ai aimé un homme, il s'est donné la mort. Il se nommait Fred et il était opiomane. Il a eu tort de se tuer. Quand on se suicide, même si l'on ne possède plus la force de se battre, on ne provoque jamais la douleur escomptée : les gens qui nous aiment, déstabilisés à l'excès par une souffrance qu'ils ne contrôlent pas, cherchent d'abord à se rassurer. Ils se déculpabilisent. Ils ne veulent pas être responsables.

Il faut rendre grâce à Delphine de Malherbe d'avoir fait un portrait contrasté de Colette, elle qu'elle semble pourtant chérir. Si l'auteure de Claudine est assurément battante, frondeuse, libre en somme, elle est aussi d'une extraordinaire fragilité, inquiète, soucieuse. Nous assistons presque à un combat auquel elle se livre avec elle-même.

Mon Dieu, que le ciel est noir. Je n'arrête pas de dire Mon Dieu aujourd'hui. Moi qui suis athée, je me raccroche au ciel parce que j'ai peur. Non, soyons précis, je suis athée, mais je sais qu'il existe une route à prendre, un choix d'existence qui permette de marcher la tête haute. Il existe un ailleurs. C'est bien la preuve que je suis une femme comme les autres.

Certains grincheux s'offusqueront que ce livre porte la mention roman et non biographie ou essai. Je trouve au contraire que le choix est très judicieux : d'abord, il permet à l'auteure de distiller avec parcimonie quelques éléments factuels de la vie de Colette – on sent bien le travail de recherches – ce qui évite le côté catalogue. D'autre part, cette proximité totale, cette identification même avec le modèle permet l'hommage à une femme sans doute moins « dominatrice », qui sait ce que signifie souffrir en particulier dans sa relation avec l'illustre Willy (Henry Gauthier-Villars).

je découvre que le désir d'un homme est une chose grave, contrairement à ce que disent les femmes qui n'ont jamais été profondément désirées. Elles désignent la libido masculine comme une bagatelle, non. Pas si simple.

Plus loin :

L'appartenance à un homme devient même le comble de l'intelligence. Si j'avais pu me fonde en lui, boire ses paroles, sa sueur et son sang, je l'aurais fait. J'aimais son odeur, sa voix, sa classe paysanne, et son regard maternel plus que paternel, je me sentais aimée et protégée. Willy détenait les armes pour transformer une fille de la Bourgogne inexpérimentée en une femme sensuelle.

Bertrand de Jouvenel apparaît dans ce décor comme un don du ciel :

Il apaisait la femme que Willy n'avait cessé de trahir et dont, parfois, les blessures saignaient si je perdais confiance dans des moments de doute et ravivais les vieilles plaies.

Ce qui domine ici, me semble-t-il, est la volonté farouche de célébrer la liberté de Colette – même si le prix à payer de cette liberté est élevé -. Et comment le faire sinon en reprenant soi-même le flambeau de cette liberté ? Dans le cadre d'un roman, cela permet alors des choses assez cocasses auxquelles je suis d'ordinaire assez peu sensible mais qui ici, je trouve, marchent très bien. Ainsi quand Delphine de Malherbe joue avec l'échelle du temps :

Tu ignores qu'un jour le burlesque sera ce strip-tease à la mode qui redonnera aux femmes charnues leurs lettres de noblesse, à Mathieu Amalric une palme à Cannes bien méritée et à Dita von Teese un compte en banque chargé.

Plus loin :

je suis la papesse de l'autofiction avant l'heure.

Henry de Jouvenel trompera sa femme avec Germaine Patat, directrice d'une maison de couture. Colette – de son vrai nom Sidonie Gabrielle – vécut cinq ans avec Betrand. A sa mort, nous dit Delphine de Malherbe, lui fut refusée une cérémonie religieuse – elle était catholique -.

Rien que pour cette raison-là, cela méritait bien un tel hommage.

Bonne écoute.