Nos souvenirs brûlés

Par Rob Gordon
Il est toujours un peu effrayant de voir des cinéastes qu'on aime quitter leur pays natal et débarquer aux États-Unis pour tenter d'élargir leur audience. Ce genre d'évènement constitue un test particulièrement casse-gueule, qui a le mérite de permettre une distinction aisée entre les tocards ne faisant plus guère illusion une fois hors de chez eux (dernier exemple en date : Wong Kar-wai) et les cinéastes incorruptibles et inatteignables (par exemple Bent Hamer). Réalisatrice danoise de grand talent, Susanne Bier obtient aisément son ticket pour la deuxième catégorie, offrant avec Nos souvenirs brûlés un drame plein et poignant qui ne dépare pas à côté de ses précédentes oeuvres.
Une fois encore, Susanne Bier explore avec tact sa figure favorite : le triangle. La grande première de Nos souvenirs brûlés, c'est que cette figure géométrique est mise à mal de deux manières. D'abord, l'un des trois protagonistes est décédé, n'apparaissant que lors de flashbacks disséminés de façon irrégulière dans le film ; ensuite, et surtout, on ne peut pas réellement parler de triangle amoureux. Si la relation entre la veuve éplorée et le meilleur ami du défunt ne demande qu'à évoluer et constitue le noyau du film, il n'est pas dit qu'elle se transforme en une simple histoire d'amour et de deuil. Nos souvenirs brûlés, c'est l'histoire d'une reconstruction commune, celle de deux êtres blessés par cette disparition impromptue et par d'autres zones d'ombre. Bien dirigée, Halle Berry trouve ici son meilleur rôle, succédant à merveille à quelques actrices danoises plus ou moins connues mais toutes aussi talentueuses (notamment Connie Nielsen). Quant à Benicio del Toro, il prête idéalement son faciès pas commun à un personnage difficile parce que très plombant sur le papier.
Nos souvenirs brûlés marque pour Susanne Bier un vrai retour à la simplicité qui fit la réussite de ses meilleurs films, elle dont les scénarios tirés à quatre épingle tirent parfois un tout petit peu trop sur la corde du mélodrame. Cette sobriété exemplaire est à la fois l'atout numéro un et le facteur qui limite la portée d'un film à la sortie confidentielle : deux heures de long-métrage sans réel rebondissement, c'est difficile à vendre. Dommage pour une cinéaste qui n'a rien perdu de son intégrité et de son style, et qui parviendra à force de persévérance à séduire le plus grand nombre tout en préservant la qualité fragile de son univers.
8/10