Ruggine

Par Jul

Pendant l'été 1977, un groupe d'enfants passe ses journées au "château", amoncellement de matériaux dans un terrain vague. Fils d'immigrés du Sud de l'Italie, ils rêvent déjà d'un avenir meilleur. Alors qu'un médecin s'est installé dans le quartier, on retrouve des petites filles tuées. Les enfants, adultes avant l'âge, assistent aux évènements avant de prendre eux-mêmes les choses en main, ce qui les hantera pour le restant de leurs jours. Dans les années 2000, Sandro étouffe son fils à trop vouloir le protéger, l'institutrice Cinzia ne réussit pas à se faire comprendre de ses collègues aux conseils de classe, et l'ex-chef de bande Carmine est au chômage et passe ses journées au bar.

Film étrange et inclassable, à la fois fellinien, pasolinien et directement sorti des faits divers qu'on lit dans les journaux, où les meilleurs acteurs du cinéma italien actuel sont réunis autour d'une histoire sordide, "Ruggine" ("rouille" en français) va et vient entre 1977 et aujourd'hui, en mettant en parallèle un fait qui va marquer trois enfants et ce qu'ils sont devenus à l'âge adulte. C'est d'ailleurs le principe utilisé dans "La prima cosa bella" (où il y avait aussi Valerio Mastandrea), mais ici c'est au profit d'un drame qui ne laisse pas la moindre place à l'espoir. Les images de l'été 1977 sont beaucoup plus chaudes que celles du film de Virzì, on ne respire pas dans la misère de la banlieue milanaise; celles d'aujourd'hui sont d'une extrême froideur, mais toujours sans la possibilité de s'échapper.

Daniele Gaglianone mêle habilement ici des thèmes propres à Pasolini et à Fellini. L'un filmait la misère des immigrés et la fin de la lutte des classes ("Théorème"), l'autre racontait ses souvenirs d'enfant passant à l'âge adulte en fantasmant sur les femmes et faisait de Mastroianni son acteur fétiche. Dans "Ruggine", les enfants sont confrontés à l'ignoble à travers un "latin lover" obsédé par les petites filles; trente ans plus tard, ils mangent à leur faim dans leur maison avec télé, mais personne ne pourra les aider à surmonter leur mal, et ils ne pourront rien pour les générations suivantes, qui deviendront ce qu'ils ne sont pas devenus. Servi par des acteurs extraordinaires (Filippo Timi et les enfants en tête), "Ruggine" est construit de façon très intelligente (tout est suggéré, notamment par une belle trouvaille, celle de la voiture à la station-service, ou encore par le rôle de la voix chez le médecin – silences quand il se rend compte de ce qu'il fait, chant à valeur symbolique, dialogues-monologues quand ses patients viennent le voir). Le réalisateur ne juge pas son personnage, il le laisse se condamner lui-même (très grand travail sur la psychologie du personnage), et à la fin du film son "justicier" se condamne à son tour, loin d'une police impuissante et quasiment absente.

Sans être vraiment un chef-d'oeuvre, le film est probablement un des plus intéressants de l'année: évitant toute impression sordide sans être joyeux pour autant, reposant sur une belle photographie (du brûlant au glacial, du net à un flou presque abstrait), de grands acteurs et un réalisateur à suivre. On ne prend jamais partie pour quoi ce que ce soit ici, Daniele Gaglianone dépasse le cadre du simple fait divers pour mettre en avant des personnages d'une psychologie rare au cinéma, le tout dans un présent, un environnement aussi dangereux que ce dont les personnages ne peuvent pas parler.

Casting:

Filippo Timi – le médecin

Stefano Accorsi – Sandro

Valerio Mastandrea – Carmine

Valeria Solarino – Cinzia