110 poètes et moi

Par Jean-Jacques Nuel
Je viens de recevoir une invitation pour le lancement à Saint-Martin-d'Hères (Isère) de cette anthologie "111 poètes d'aujourd'hui en Rhône-Alpes", coéditée par la Maison de la poésie Rhône-Alpes et l'éditeur Le Temps des Cerises. Ayant pu la feuilleter sur un stand du dernier Salon du Livre de Paris, j'ai pu vérifier que cet ensemble, réalisé et annoté par Jean-Louis Roux, comprenait quelques-uns de mes poèmes, que je lui avais envoyés à sa demande, tout en lui précisant que ces poèmes étaient anciens, très anciens, que je n'écrivais plus de poésie depuis vingt ans et que, dans ces conditions, je le laissais juge de les reproduire ou non, car j'ai quelque scrupule à passer pour un poète "d'aujourd'hui". Jean-Louis Roux a néanmoins retenu ces poèmes, et me consacre quelques lignes de commentaires. Etrange que ce passé refasse ainsi surface, et que l'on puisse encore me considérer comme un poète, alors que je suis défroqué depuis si longtemps ! J'avais l'an dernier relu ces anciens poèmes et imaginé qu'un éditeur soit intéressé à leur republication ; voici le projet de préface que j'avais composé, pour les replacer dans l'évolution de mon écriture. Projet de préface à une réédition hypothétique de mes «poésies complètes» Il peut paraître surprenant, au prime abord, qu’un individu qui n’est pas encore complètement mort à l’heure où il écrit ces lignes, et qui est susceptible de produire encore de la littérature (et a même le désir avoué et affiché de produire de plus belle), ose présenter ses poésies comme complètes. Comment peut-on avoir la prétention de se connaître suffisamment pour risquer un jugement aussi définitif ? Pour prendre ce pari ? Je le prends cependant. L’écriture de ces poèmes, parus chez divers éditeurs entre 1984 et 1989, m’apparaît aujourd’hui, dans la distance critique du temps, comme une époque refermée de ma vie passée, une étape qui a été nécessaire mais dont le retour est improbable. Ces poèmes, d’une composition lente, difficile, ont occupé une période importante de ma vie. Ils contiennent les thèmes de mon œuvre globale. Ils les annoncent, les développent à leur manière sobre, parfois trop sobre à mon goût actuel. Mais ils sont irrémédiablement datés, témoins figés, arrêtés (je serais incapable de les reprendre et d’en changer une ligne), vestiges d’une écriture que je ne pourrais plus emprunter. Lorsque je lis, relis, ces poèmes anciens, je ne me trouve certes pas en face d’un étranger, je reconnais une part de moi-même, une parmi d’autres qui se sont tues au moment de l’écriture. Et même si cette recherche est allée très loin, dans une sorte d’ascèse de l’expression, même s’il m’arrive d’être satisfait ou heureux de nombre de ses résultats, je souffre aussi de ne présenter de moi qu’une part limitée, à laquelle les lecteurs risquent de me réduire. Ces propos sembleront surprenants, notamment à ceux qui placent la poésie au-dessus des autres genres littéraires, mais je l’ai vécu ainsi : la poésie ne m’a pas permis d’exprimer la totalité de mon être. Lorsque j’écris en prose, devenue depuis lors mon mode exclusif d’expression, j’essaie d’inclure la poésie (du moins, ce que je mettais dans ma poésie) dans le corps du texte. Lorsque j’écrivais de la poésie, je ne parvenais pas à y rassembler tout ce que je mets dans la prose, et notamment l’humour, la dérision, un désespoir très quotidien et prosaïque, toutes ces dimensions qui concourent à dresser une œuvre en laquelle je me reconnais enfin. Et cependant, la poésie, si elle a été une étape, s’est révélée fondamentale. Elle a été d’abord la joie de lecture de mon adolescence, la porte d’entrée sur la littérature, et le vrai déclencheur de mon envie d’écrire. Lorsque je me suis mis à la création, elle a été, comme plus tard les aphorismes auxquels j’allais sacrifier aussi sur une période limitée, une école de rigueur et de densité. Sans ces premiers textes, sans ces premières publications, sans la confiance que m’ont accordée alors des éditeurs, je n’aurais pas continué ni progressé dans ma voie. Même si je m’en suis longtemps défendu, j’ai une dette envers la poésie, et je redécouvre que ces textes que j’avais laissés derrière moi font partie de mon œuvre. Lors de lectures ou de rencontres, certains lecteurs me réclament ces poèmes, désormais introuvables. Voici donc venu le temps de republier, 20 ans après le premier recueil édité, l’ensemble de ces plaquettes en un seul volume intitulé : Poésies complètes. Pour solde de tout compte. Et par fidélité. J.J.N.