Patrick Faigenbaum et la bonne distance

Publié le 28 septembre 2011 par Marc Lenot

C’est peut-être que son travail sur les grandes familles romaines et napolitaines m’avait subjugué, sa capacité à rendre, dans un portrait de groupe, toute l’histoire, la tradition, la position culturelle et sociale de ces lignées illustres ; c’est peut-être parce que j’attendais de Patrick Faigenbaum le même enchantement, à la fois charmeur et distant, curieux et complice, admiratif et critique, que j’ai été un peu déçu par son exposition à la Vie Romantique (jusqu’au 12 février). D’abord, l’argument même de l’exposition, 'Paris proche et lointain', n’est pas très convaincant, et les auteurs du catalogue doivent faire maintes pirouettes pour y faire congruer toutes les photos présentées ici. Faigenbaum photographe parisien montrant les terrasses de Saint-Germain-en-Laye , la banlieue grise d’Orly-Ville ou les architectures aiguës de Nanterre, apporte peu de choses à la vision de la ville ; mais peut-être, comme le dit Jean-François Chevrier pertinemment dans la catalogue, est-il impossible, depuis Kertész, Brassaï ou Doisneau, de trouver un nouvel éclairage de la ville et doit-on se cantonner au pittoresque : la photo du sapin de Noël devant Notre-Dame ferait une très jolie carte postale, et c’est tout. Seule, peut-être, cette vue du Parc des Buttes Chaumont (septembre 2010), paroi rocheuse colorée de lichens et encadrée par des branchages lumineux, échappe-t-elle à cette ponctuation pittoresque, car plus dense, demandant qu’on la déchiffre et non qu’on la consomme.

Mais, heureusement, Faigenbaum est trop malin pour se laisser enfermer dans ce schéma. Il montre ici de nombreuses photographies de sa mère, certaines datant de 1972 (il a 18 ans), d’autres, nombreuses et présentées en planches-contact, de la fin de sa vie, en 2010, la plupart en noir et blanc. Cette présentation quasi filmique est dure, dense, émouvante, trop peut-être. Au-delà de l’empathie qu’un homme de mon âge peut avoir pour ce magnifique hommage filial, je n’ai guère été touché, vraiment touché par ces photos, album quasi documentaire d’une décrépitude (très différent, par exemple, du travail plus tendu de Richard Avedon sur son père mourant): peut-être est-il nécessaire à Faigenbaum d’avoir plus de distance avec son sujet pour mieux le photographier, pour donner plus de vibrant, plus de mystère à ses portraits. J’ai ainsi été beaucoup plus séduit par la vieille Salvatorica du village sarde de Santu Lussurgiu, au regard rusé et à la mine entêtée, et aussi par cette toute jeune fille attablée devant une nappe blanche brodée (Hanane Xouri, Saint-Raphaël, 1999) dont je ne saurais rien de plus : elle pose mais résiste à toute appropriation par le regardeur, ne se livre pas, et ses yeux semblent être d’une eau inconnue. Patrick Faigenbaum a dit en 1999 : "J'ai de plus en plus peur de photographier une personne car je suis confronté à l'angoisse de vider cette personne de la charge qu'elle peut contenir." Et, en 2004 (dans Fabrique de l'image) : "Pour imaginer je dois trouver une certaine proximité alors que, au moment de la prise de vue, inversement je dois m'éloigner : ce qui était proche devient lointain et c'est seulement alors que je peux réaliser une image."

De sa mère, pourtant, une série de quatre images (Travaux de couture, 1972), dans une vitrine, reste imprimée dans ma mémoire, peut-être parce qu’on n’y voit que ses mains baguées en train de coudre, dans cette image partagée en deux, entre la blouse à motifs (sans doute dans ces teintes qu’on affectionnait dans les années 70) et le tissu blanc, plissé, malaxé, trituré au premier plan. On peut se perdre dans la contemplation du drapé, on peut s’interroger sur la raison pour laquelle une série de quatre s’est imposée à Faigenbaum et nous semble aussi absolument nécessaire.

Enfin, faute de comtesses italiennes, on se délecte ici des natures mortes, éclatantes, lumineuses, chatoyantes : citrons, raisins, châtaignes et pommes de pin (Châtaignes, grenade et pommes de pin, Santulussurgiu, 2006), mais aussi, désormais de la barbaque, des carcasses, des têtes de veau, ce qui saigne, ce qui se tranche et se déchiquette (Marché de Rungis, pavillon des volailles, 2011). Le jeu de la lumière sur ces viandes s’inscrit certes dans une grande tradition, de Rembrandt à Chardin à Soutine, mais Faigenbaum y apporte sa touche sensuelle, luxuriante, presque florale (bien différente d’un Lotar, par exemple).

Au passage, ne manquez pas les deux premières photos de l’exposition, la Dame de Brassempouy et la Vénus de Grimaldi, figurines de grisaille flottant en apesanteur, beautés immémoriales. Et, bientôt (du 23 octobre au 22 janvier), une rétrospective Faigenbaum au Point du Jour à Cherbourg. J’irai.