Bujutsu et shinbudo, partie 3 : un contenu éducatif très différent

Publié le 06 octobre 2011 par Ivan

Les koryû sont des écoles d’arts martiaux qui viennent du fin fond de l’histoire médiévale du Japon. A cette époque le pays du soleil levant connaît d’incessants conflits armés. Les bushi qui survivent aux batailles vont peu à peu transmettre leur expérience et codifier leur enseignement. Ce qu’ils choisissent d’enseigner alors n’a rien à voir avec ce que l’on peut trouver aujourd’hui au sein des shinbudo. C’est ce que nous allons examiner dans notre troisième partie sur les différences de contenu entre les kobujutsu et les shinbudo.

Les premières écoles d’arts martiaux du Japon sont, on l’a vu dans les articles précédents, issues de l’expérience du champ de bataille. Les survivants étaient bien évidemment les mieux placés pour apporter leur expérience et former les futurs bushis. Afin de conserver l’avantage sur son ennemi, la pierre angulaire de l’enseignement était le secret. C’est la raison pour laquelle les premières écoles étaient avant tout destinées aux familles d’un clan ou aux hommes d’un seigneur, mais rarement au-delà. Il en allait de la vie des guerriers de maintenir l’entraînement le plus secret possible. Peu à peu les instructeurs des clans ont pu, grâce à des périodes d’accalmie dans l'hsistoire du pays, ouvrir des écoles avec pignon sur rue. Comme le veut la tradition des premiers dojos qui débutent autour des 14° et 15° siècles, « l’école accepte tout le monde ». Ne nous trompons pas. Ceci ne veut pas dire que n’importe qui pouvait suivre l’enseignement, mais tout le monde pouvait avoir sa chance. Le senseï de son côté était (et est toujours) libre de refuser à tout moment de faire rentrer un élève ou de continuer à enseigner à un de ses élèves.

Si on parcourt l’historiographie officielle des fondateurs des écoles anciennes, on s’aperçoit que tous sont des guerriers confirmés et même davantage, ensuite qu’ils ont eu à force de recherche et de méditation, une illumination. Cette illumination vient souvent grâce à une intervention spirituelle de premier ordre. Soit un kami (divinité) inspire le guerrier soit un tengu (divinité mineure et zoomorphe) souffle des techniques imparables. Ceci étant dit, il est plus simple de conclure qu’une vie de travail et d’entraînement arrive à maturation à certain point et permet à un guerrier de proposer des techniques assez fortes pour ouvrir une école. Il faut se souvenir que le fait de s’exposer aux yeux du public en tant qu’enseignant revenait également à accepter le risque d’être défié en duel. Mieux valait être sûr de soi et de ses techniques pour oser les enseigner, sinon l’aventure s’arrêtait assez rapidement, une lame en travers du corps. On comprend mieux alors pourquoi les fondateurs des koryû étaient au minimum des experts dans leur domaine, au mieux des sabreurs hors norme. Cette explication succincte du contexte permet déjà d’imaginer le différence qui sépare les enseignants des écoles classiques de ceux des shinbudo qui sont nés 500 ou 600 ans plus tard. Cette différence est celle qui sépare la vie de la mort.

Lorsqu’un guerrier partait sur le champ de bataille, celui-ci utilisait plusieurs armes. Les cavaliers utilisaient avant tout l’arc, puis le grand sabre. Les guerriers à pied se servaient du grand et parfois du petit sabre, de l'arc et de la lance aussi. Enfin la piétaille (ashigaru, litt. "pieds légers" car ils ne portaient pas d'armures lourdes) qui prend de plus en plus de place (la puissance d’une armée tenait dans le nombre de ses soldats) au fur et à mesure de l'histoire, uilise avant tout lances, hallebardes, puis mousquets. Comme on peut s’y attendre la piétaille était rapidement formée, l’utilisation d’une lance étant moins importante que la capacité à travailler en groupe pour attaquer ou se défendre. En revanche pour les bushi dont le métier est la guerre, l’entraînement était plus large et plus soutenu.

L’entraînement avait lieu fréquemment (on peut supposer au moins une fois par jour) mais je n’ai hélas pas trouvé de chiffres en la matière. Toutefois, pour se faire une idée, on peut s’appuyer sur les chiffres des chevaliers français et anglais qui au moyen-âge s’entraînaient entre 6 et 8 heures par jour (équitation, lutte, exercices physiques, maniement des armes, joute). Cet entraînement comportait plusieurs aspects. Tout d’abord la marche ou l’équitation selon le cas, puis les manœuvres en groupe et l’art de la stratégie pour les capitaines. Ensuite venait d’autres exercices de renforcement, comme la natation en armure qui laisse songeur : imaginez-vous nager avec 30 à 40 kg de métal et de bambou sur votre corps ! Vient alors l’art de la fortification, du siège et de la sape. Egalement au menu, bien entendu, les arts de combat. Le cursus de base est généralement le maniement du sabre et de l’arc. Pour les plus soucieux de briller dans toutes les situations, le maniement du yari, du naginata sont à rajouter. Et encore ce serait oublier l'utilisation des armes en dehors du champ de bataille. C'est pourquoi les armes de jet font également partie des pratiques usuelles. Les deux petites lames sur les côtés du katana, mais aussi le tanto et dans certains cas les sabres eux-mêmes, peuvent être jetés et plantés efficacement. L'éventail de fer (tessen) est également apprécié dans les lieux où l'on ne peut pas porter les sabres. Mais qu’advient-il lorsque les armes font défaut ? Alors il faut étudier des formes de combat à mains nues (taijutsu), avec et sans armure, ce qui change radicalement les techniques à appliquer. Le cursus moyen était donc très chargé.

Les koryû qui se montent peu à peu (et surtout celles qui survivent aux années de pratique) sont les héritières des entraînements claniques. C’est pourquoi aucune école de kobujutsu ne propose qu’une seule discipline. Prenons quelques exemples :

  • Maniwa nen ryû (fondée en 1368) : kenjutsu (avec l’odachi), naginatajutsu, sojutsu (techniques de lance) et yadomejutsu (technique pour dévier les flèches)
  • Tenshin Shôden Katori Shintô ryû (fondée en 1447) : kenjutsu (itto et nitto), iaijutsu, kodachijutsu, bojutsu, sojutsu, shurikenjutsu, senjutsu, shikujojutsu (techniques de fortification) ninjutsu (techniques d’espionnage), jujutsu
  • Tendo ryû (fondée en 1582) : naginatajutsu, kenjutsu (odachi, kodachi, nitto, tanto, kaiken), jojutsu (techniques du bâton à partir d’une naginata cassée) et kusarigamajutsu (techniques de faucille avec une chaîne lestée)
  • Yagyû shingan ryû (fondée au début des années 1600) : taijutsu, kenjutsu, bojutsu, naginatjutsu, iaijutsu, senjutsu
  • Hyoho niten ichi ryû (fondée du vivant de Musashi, entre 1584 et 1645) : kenjutsu (odachi, kodachi et nitto), jittejutsu (techniques du brise-lame), bojutsu, jujutsu, senjutsu (techniques de stratégie)

Je ne cite que cinq écoles anciennes, mais l’on pourrait passer en revue la liste complète avec le même constat. Le même constat ? Pas tout à fait. En effet, de nombreuses écoles classiques ne comprennent que l’étude du sabre, comme shinkage ryû, yagyû shinkage ryû, kashima shinto ryû, shindo munen ryû, kurama ryû, kashima shinden jikishinkage ryû et bien d’autres encore. Alors ?

La réponse est assez simple : dans ces koryû , l’étude du sabre tient la place principale, bien qu’il faille souvent étudier le grand et le petit sabre, l’utilisation d’un ou deux sabres à la fois, ce qui est déjà une gageure en soi. Mais ces écoles comprenaient toutes l’étude systématique de l'art de la stratégie (apprendre à étudier le terrain, l’adversaire, trouver le bon moment pour attaquer, comment attaquer, comment ruser, etc.). De plus, la plus grande partie des écoles d’arts martiaux comprenait également des études médicales (des bases d’anatomie, méridiens, reboutage (remise en place des os), kuatsu (techniques de réanimation), massage amma et parfois pharmacopée). Il suffit de parcourir le livre d’Henri Plée sur « l’Art sublime et ultime des points vitaux » pour se rendre compte que les arts de soin faisaient partie intégrante des écoles, car avant de savoir utiliser les points vitaux pour combattre il faut intégrer les théories énergétiques, le fonctionnement du corps humain, comment l’utiliser pour se soigner soi. C’est assez logique si l’on y pense. Les bushi recevaient toutes sortes de blessures au cours de leur vie, il fallait donc pouvoir se soigner tout seul et/ou soigner les autres. Un minimum de connaissances dans ces domaines était donc primordial.


A présent, revenons à notre époque et examinons les shinbudo : le judo et le karatedo sont des techniques de taijutsu uniquement. Le kendo est orienté sur l’étude du sabre, tout comme le iaïdo ou encore le battodo. Le kyûdô s’intéresse exclusivement à l’arc. Le jodo et le bojutsu (on ne dit pas bodo) sont deux formes d’étude du bâton. Seul l’aïkido propose un éventail plus large, en digne héritier du daïto ryû et des techniques du clan takeda qu’enseigna Sokaku Takeda au fondateur de l’aïkido, Morihei Ueshiba. C’est pourquoi l’on retrouve l’étude du bokuto, du jo, du tanto et du taijutsu si particulier à l’aïkido. Les shinbudo dans leur grande majorité sont des disciplines uniques et non transversales (arme ou taijutsu, pas les deux sauf pour l’aïkido). L’étude des arts de soin et de la stratégie ont disparu. Les enseignants ne craignent pas pour leur vie quand ils ouvrent un dojo et ne s’inquiètent que des cotisations et de l’agrément d’une fédération. On mesure encore une fois le gouffre technique et les siècles qui séparent les kobujutsu des shinbudo.

Conclure de ces trois articles que les koryû sont plus intéressantes, plus complètes et plus riches seraient un jugement hâtif et surtout un jugement de valeur. Chaque période de l’histoire est différente et s’il est heureux que certains perpétuent des traditions séculaires il est bon que les shinbudo se soient adaptés à notre époque de paix. De plus les techniques de guerre ont considérablement évolué, c’est le moins qu’on puisse dire. Aussi, étudier un koryû dans l’espoir de devenir un vrai combattant est un leurre complet. Mieux vaut s’engager chez les commandos ou tout autre corps d’élite de l’armée. En revanche, les amateurs d’armes blanches, de travail acharné, de rigueur et de discipline, d’histoire et de recherche sur les racines des arts martiaux modernes, trouveront dans les koryû une source sans fin d’inspiration et d’émerveillement.

A tous, je vous souhaite de trouver du plaisir dans votre voie, quelle qu’elle soit, c’est là le plus important.