Sénat à gauche, président de gauche, faut-il s'en réjouir ?

Par Alaindependant

Ainsi, le Sénat a basculé à gauche. On se réjouit de voir que la haute assemblée ne soit plus le reflet de la bourgeoisie provinciale, ni la maison de retraite des anciens ministres et des anciens députés.

On se met à imaginer que le futur président de la République disposera, sinon d'une assemblée qui l'appuiera mais, au moins, qui ne lui mettra pas de bâtons dans les roues. Au cours de ses septennats, le Président Mitterrand a dû revoir à la baisse ses envies de reformes, notamment en ce qui concerne les institutions. Cette fois, son lointain successeur, ne rencontrera pas ces obstacles. Pourtant, on peut douter qu'en cas d'accession de la gauche au pouvoir, elle en profitera pour se lancer dans un vaste programme de rénovation et de transformations. Ce qui fait penser qu'il ne se passera pas grand chose et que la gauche au pouvoir ne profitera pas de l'occasion, ce sont les antécédents.

D'abord, justement, dans les années 1981 et 1982, Mitterrand pouvait tout se permettre. Tous les analystes sont d'accord sur ce point et n'ont pas attendu pour le dire. Il était porté par un courant qu'on n'avait plus connu depuis des années. Il répondait aux impatients qu'il avait sept ans pour accomplir son programme, les fameuses 110 propositions et qu'il fallait aussi penser à ceux qui n'avaient pas voté pour lui. Las, après les échecs dus, principalement, aux bâtons mis dans les roues par les financiers (déjà), les patrons, le Sénat et le Conseil Constitutionnel, après les premières déceptions, la gauche a renoncé progressivement à tout. Le tournant de 1983 a vu le renoncement à ce pourquoi les électeurs s'étaient prononcés massivement en faveur du changement. Si c'était pour faire à peine mieux que les autres, on pouvait les garder ou les rappeler. C'est ce qui s'est passé.

Autre précédent favorable, M. Jospin gagne l'élection législative de 1997 et se fait acclamer à la tribune de l'Internationale socialiste qui, heureux hasard, se réunit quelques jours plus tard. À cette époque, on ne comptait pas moins de 14 pays sur 15 membres de l'Union européenne dont les gouvernements appartenaient à l'Internationale socialiste. Il n'a jamais été question pour eux de commencer un début ni même une tentative pour harmoniser les législations européennes en matière sociale et fiscale notamment. Ils n'ont même jamais évoqué cette possibilité et prouver au monde entier qu'une Europe qui faisait encore rêver nombre de peuples du monde pouvait proposer une alternative sociale à l'ultra libéralisme funeste dont les ravages commençaient à se faire sentir. Au contraire, on aurait dit que les principaux gouvernements de gauche de l'UE mettaient un point d'honneur à montrer qu'ils pouvaient être aussi libéralistes que les autres. Sans même parler de Tony Blair à cause de l'insularité britannique proverbiale, M. Jospin a procédé à davantage de privatisations que la droite au pouvoir. Il a également mis en place les structures facilitant les privatisations de ce qui demeurait dans le giron de l'État ainsi que la mise en concurrence des services publics. Ses successeurs en ont largement profité et ne manquent pas de le rappeler quand la gauche fait mine de protester.

Il y a gros à parier qu'un Président de gauche se montrera aussi timoré que ses prédécesseurs et ne profitera nullement d'un Sénat favorable et d'un Conseil Constitutionnel qui ne lui sera pas systématiquement hostile comme dans les années 1980. On peut même penser que la gauche profitera de l'opinion favorable qui suit forcément des élections pour faire avaler des mesures impopulaires. On nous rabâchera qu'il faut garder la note de la France et rien ne sera trop dur pour la population pour y parvenir.

Il est bien évident que, quelque soit le prochain Président de la République et sa majorité, il devra faire face à une situation qui n'a jamais été aussi mauvaise. Les cinq ans qui auront précédé, ont vu une régression dans tous les domaines et la vie d'une grande partie de la population s'est détériorée. Les classes moyennes qui, traditionnellement, poussaient aux réformes à mesure qu'elles gravissaient l'échelle sociale, impulsaient un dynamisme dont tout le monde profitait et qui entretenait l'espoir que les générations à venir connaitraient une situation encore meilleure. Aujourd'hui, c'est tout le contraire. Les classes moyennes voient leurs effectifs s'éroder, tomber dans la précarité et le chômage, et vivent avec l'angoisse de voir les générations à venir connaître la misère.

Dans un tel contexte, quelque soit le futur Président, il aura du mal. Il devra affronter une opposition de droite systématique, comme à son habitude et relayée par les financiers et les patrons. De plus, il devra affronter ses propres partisans qui lui reprocheront de ne pas mettre en œuvre la politique qu'ils ont plébiscitée. Comme si ça ne suffisait pas, les structures de l'UE contrecarreront tout ce qui ne leur convient pas. Lorsqu'un gouvernement passe au cran supérieur dans l'ultra libéralisme, les institutions européennes s'empressent de l'imposer aux autres. Si ça va dans le sens de la protection sociale et de la solidarité, elles brandiront toutes les avatars de leur technocratie et sortiront tout l'arsenal répressif. Le Parlement européen n'aura aucun moyen de l'en empêcher quand bien même serait-ce son souhait.

Dès lors, l'avenir est tout tracé. La droite revancharde et toujours plus libéraliste l'emportera cinq ans plus tard et le peu que la gauche aura pu faire passer sera effacé. S'il n'y a pas un changement radical, l'Europe s'enfoncera toujours plus dans le marasme. Tandis que le reste du monde sortira la tête de l'eau, que les pays émergents attireront les derniers damnés de la Terre, imposeront le dynamisme de leur jeunesse, l'UE s'accrochera aux vieilles lunes de l'ultra libéralisme, aux théories fumeuses de Milton Friedman et de son École de Chicago et leur cortège d'échecs patents qui ruinent les ménages et les entreprises, au sournoiseries du barrisme.  

Les jours qui précèdent la primaire au PS, nous donnent déjà une indication. On loue les candidats qui soi-disant tiennent un langage de vérité plutôt que de faire rêver. On apprécie ceux qui, d'une façon ou d'une autre annoncent du sang et des larmes plutôt que des lendemains qui chantent ; pour reprendre des expressions célèbres en leurs temps.

En clair, il ne faudra pas attendre une politique de gauche mais bien un alignement sur les diktats de la Commission européenne, de la BCE et sous le regard des agences de notation qu'on n'a pas trop vues lorsque les banques ont failli.

Les peuples sont prêts à accepter du sang et des larmes encore que, quand ça fait plus de trente ans, y en a marre. Mais bon, on veut bien encore faire un effort et consentir des sacrifices. Pour cela, il faut encore avoir le sentiment que ça sert à quelque chose et que ce sang et ces larmes construiront des lendemains meilleurs à défaut de chanter. Quand on en bave depuis trente ans, qu'on voit que les jeunes vont en baver encore plus, on ne demande pas encore à chanter tous les jours. Seulement, quand on se dit que, encore une fois, ce sont toujours les mêmes qui vont s'en mettre plein le gosier, là, ça casse. Alors, les candidats de gauche feraient bien de regarder ce qui se passe en Grèce avant de mettre les citoyens au garde-à-vous devant les agences de notation. À bon entendeur.

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