De l'Assassinat Considéré Comme Un Des Beaux-Arts - Thomas de Quincey - (Grande-Bretagne)

Par Woland

On Murder Considered as One of the Fine Arts

Traduction & préface : Pierre Leyris

Extraits

Essai extrêmement célèbre sorti en 1827 dans l'Angleterre pré-victorienne, "De l'Assassinat Considéré Comme Un des Beaux-Arts" est un ouvrage singulier, où l'humour noir à la britannique le dispute à une volonté passionnée de comprendre ce mécanisme subtil et ingérable qui, de n'importe quel homme, peut faire un meurtrier pour le plaisir. Tiraillé entre ces deux tendances, le livre en ressort un peu bancal : si le lecteur sourit et rit même de bon coeur en parcourant les deux premiers textes du recueil, la chose lui devient impossible dès qu'il aborde le "Post-scriptum" - la partie la plus longue de l'essai - dans lequel De Quincey, renonçant à l'ironie et aux descriptions de quelques grotesques tel "Crapaud-dans-son-trou", se penche dans le détail sur le cas de John Williams, assassin, en ]1812, des membres de deux paisibles familles londoniennes.

Peu à peu, l'auteur passe de l'idée abstraite du meurtre à la matérialisation de ce fantasme dans une réalité qui, pour les premiers lecteurs de son texte, était encore très présente et qui, pour nous, gens du XXIème qui avons connu une partie du XXème, trouve tous les jours dans l'actualité le moyen de se recomposer avec profit. Il commence sa liste d'assassins par Caïn le biblique, poursuit allègrement avec des "meurtres d'Etat", tels ceux de Henri III et de Henri IV en France et celui du duc de Buckingham en Grande-Bretagne, crée une réjouissante digression sur les philosophes qui manquèrent d'être assassinés pour une raison ou pour une autre - Descartes et Spinoza sont du nombre - et termine par la description d'une réunions d'"amateurs" - entendez en crimes - présidée par lui-même ou plutôt par son alter ego, le narrateur anonyme, et dont les membres portent à n'en plus finir des toasts aussi absurdes que morbides, dans une atmosphère délirante qui rappellera à certains la bouffonnerie des premières pages des "Pickwick Papers."

Le "Post-scriptum", lui, use d'un tout autre ton : grave, réfléchi, il accumule les détails sur ce qui fut l'affaire Marr-Williamson, reconstitue, avec une précision qui eût fait l'admiration de Sherlock Holmes, les gestes de l'assassin au milieu des carnages qu'il provoque, et surtout s'interroge sur les raisons de ses actes. Au début, c'est vrai, De Quincey nous laisse croire que Williams tuait uniquement pour l'argent et que, chez les Marr, il se sentit contraint, pour sa propre sécurité, de ne laisser aucun témoin. Seulement, si ces motifs sont certainement exacts, ils ne sauraient représenter la vérité dans son intégralité.

Dans la deuxième affaire, De Quincey, avec une puissance d'évocation qui transporte son lecteur sur la scène du crime et le transforme en un témoin ignoré de l'assassin mais toujours susceptible d'être découvert par lui, démontre que, après avoir abattu Mr et Mrs Williamson ainsi que leur malheureuse servante, leur tueur n'a aucune raison d'égorger la petite fille qui dort, deux étages plus haut, dans sa chambre. D'ailleurs, lorsqu'il se déplace au second afin d'y chercher ce qu'il pourrait y voler, Williams le constate de ses propres yeux : l'enfant ne s'est pas réveillée, elle ignore tout de ce qui s'est passé au rez-de-chaussée tout comme elle ignore qu'il vient d'entrer dans sa chambre dans le but de la tuer à son tour.

Et pourtant, Williams, au lieu de se retirer, s'avance et reprend sa lame de rasoir. Il faudra l'intervention quasi miraculeuse des voisins, ameutés par un jeune domestique qui avait réussi à s'enfuir sans que le tueur soupçonnât sa présence, pour que l'enfant échappe à la mort.

Et c'est là qu'on découvre, chez Thomas de Quincey, la réelle profondeur de sa réflexion sur l'instinct de tuer ainsi que le but véritable de ces trois "conférences" commencées dans le rire, fût-il grinçant, et qui s'achèvent dans une horreur froide, reptilienne : si le profit avait été le seul mobile de Williams, il n'aurait pas cherché à égorger l'enfant mais, comme il sort sa lame, c'est bien la preuve que le domine, en réalité et par dessus tout, la soif de prendre une vie pour le seul plaisir de le faire. Sous nos yeux, l'assassin dépeint par De Quincey n'est plus un meurtrier opportuniste : il y a en lui un tueur en série qui apprend à se connaître même si la société dans laquelle il vit ignore encore tout de ses mécanismes.

Voilà en quoi la fin de "De l'Assassinat Considéré Comme Un des Beaux-Arts" est terrifiante, voilà en quoi elle annonce non seulement l'apparition de Jack l'Eventreur sur la scène de Whitechapel, soixante ans plus tard, mais aussi les innombrables serial killers du siècle suivant. Toutefois et en-dehors des faits décrits, elle n'aurait pas un tel impact sur le lecteur sans le génie visionnaire de l'écrivain. Son long "Post-scriptum" se vit comme un cauchemar éveillé qui nous glace, d'une précision visuelle telle qu'elle finit par nous blesser, une épopée de ténèbres et de sang qui, la dernière page tournée, nous laisse pour longtemps avec la dérangeante certitude que le démon le plus secret de l'être humain, l'instinct du Tueur, n'est pas près d'être exorcisé.