Robert Jones met en scène Les contes d'Hoffmann au Théâtre national de Munich

Publié le 07 novembre 2011 par Luc-Henri Roger @munichandco


Rolando Villazón, Angela Brower, Diana Damrau

 L'Opéra de Munich a confié à Robert Jones la mise en scène de sa nouvelle production des Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach. Robert Jones avait récemment commis un Lohengrin au Théâtre national bavarois qui avait été très diversement apprécié. Cette fois, il a opté pour un mise en scène aux lignes claires et qui a le mérite de la cohérence. On pourrait discuter de la lecture très en surface que Jones donne du libretto de Jules Barbier, mais une fois sa position admise, la logique en est admirablement appliquée.
C'est que dans l'opéra d'Offenbach le personnage d'Hoffmann peut s'aborder de multiples manières. Il s'agit d'un opéra à la musique brillante et légère mais qui  présente à la fois   des thèmes de destruction et de mort et s'y attarde. L'opéra peut paraître hanté: Hoffmann est un créateur qui s'auto-détruit en sombrant dans l'alcool, il devient de plus en plus une épave, un être fragmenté et fragmentaire comme la partition que le compositeur Offenbach n'a pu vraiment achever, comme les partitions disparues dans des théâtres incendiés et que les musicologues restituent patiemment au gré des découvertes. Hoffmann est par ailleurs un amoureux qui est davantage amoureux de l'image de l'amour que des femmes qu'il rencontre successivement et il multiplie les échecs. Les désastres amoureux alimentent l'alcoolisme, ou inversément d'ailleurs.
Avec de tels matériaux, on pourrait tenter un mise en scène qui dévoilerait les complexités du personnage d'Hoffmann, une mise en scène qui mènerait enquête sur la psychologie de la création artistique, sur les difficultés relationnelles des créateurs, sur les liens entre création et alcoolisme ou dépression. La mise en scène pourrait insister sur l'incapacité d'aimer du créateur et en rechercher les causes. Elle pourrait visiter l'impossibilité faustienne d'aimer d'un créateur en proie à un quadruple démon méphistophélien. Ce n'est pas le parti pris par Robert Jones qui crée un monde plus à fleur de livret avec une Olympia qui pourrait être la petite soeur de la Cendrillon de Walt Disney, un Dr Miracle digne de la famille Adams sans parler du côté Frankenstein de Dapertutto. L'Hoffmann de Jones est un cabotin qui va amuser la galerie de son ivrognerie loquace, un personnage extroverti admirablement porté par les dons d'acteur d'un Rolando Villazón exubérant au meilleur de sa forme physique. Tout cela a un côté amusant et lisse qui permet de se concentrer sur les performances des chanteurs et des musiciens.
Jones a tablé avec succès sur l'unité de lieu. Une seule charpente de décor qui connaîtra des modifications diverses de tapisseries au gré des diverses amours de l'écrivain. Le premier acte (si on parle d'un opéra en cinq actes) n'a pas lieu dans la taverne de Maître Luther mais dans la chambre pauvrement meublée d'Hoffmann conçue à la manière d'un atelier d'artiste avec un verrière oblique de verre opaque en guise de plafond. La chambre comporte un lit d'une personne qui peut être caché par un rideau, un miroir à barbe extensible avec un bras en accordéon, une table qui sert d'écritoire, un mobilier restreint dans le style des années 40, une photo de classe. Jones jouera sur ces divers éléments de mobilier qui prendront au fil des actes de nouvelles dimensions. Au premier acte, la Muse sort d'une armoire placée sur le mur de fond de scène et qui se révèle être un cabinet à liqueurs.  Cet irréalisme souligne sans doute que la Muse est une partie d'Hoffmann qui se matérialise, il s'agit de sa créativité: elle porte d'ailleurs les mêmes vêtements qu'Hoffmann ce qui insite bien sur le fait qu'il s'agit d'une et même personne.  On entre ainsi dans l'univers fantastique imaginé par Jones qui fait sortir le monde du cerveau du poète. Au moment où Hoffmann se dirige vers une photo de sa classe d'étudiants, ses compagnons d'étude jaillissent eux aussi de l'armoire, ainsi que bientôt quelques serveurs porteurs de plateaux de la Maison Luther. Ainsi se trouve-t-on en présence du rêve matérialisé d'un ivrogne. Le choeur vient d'entrer en scène, ce sont les étudiants en vestons cravates.

Damrau en Antonia, Villazón

Les changements de décor se feront derrière  un rideau à l'allemande décorée d'une pipe à long tuyau qui porte le visage d'Hoffmann et qui par la magie de la video se met à fumer. Les ronds de fumée se transforment en lettres et annonceront à trois reprises l'acte suivant : Olympia, Antonia, Giulietta. Pour l'acte d'Olympia la chambre est transformée en classe de jardin d'enfants. Hoffman et Nicholaus, tous deux en culottes courtes, seront bientôt entourés d'un choeur déguisé en carnaval d'enfants. Une poupée grandeur nature qui se soulève aisément disparaîtra derrière un mur d'enfants pour permettre l'escamotage et l'entrée en scène de la blonde Olympia. A la chambre multicolore du jardin d'enfants succède la chambre vert bouteille de la brune et sombre Antonia avec ses murs décorés de chinoiseries . L'armoire à liqueurs du premier acte comporte à présent de gros volumes de partitions de compositeurs du répertoire français du 19ème siècle. C'est là qu'apparaîtra le diabolique Dr Miracle, de même qu'y était apparue la Muse du premier acte. Quant à l'acte de Giulietta, il  se déroule dans la chambre de la courtisane aux cheveux et à la robe acajou. Le miroir à barbe du premier acte est devenu un gigantesque miroir magique qui dérobe l'âme des amants que séduit la courtisane, des âmes que le diable récupère en échange de bijoux dont la jeune femme est avide. Le dernier acte restitue le décor de la chambre d'Hoffmann, avec un choeur qui défilera vêtu de l'ensemble des costumes de la production. Les décors de Giles Cadle et les costumes de Buki Shiff sont particulièrement remarquables. On pourra aussi apprécier les mouvements très réussis des choeurs,  chorégraphés par Lucy Burge.
Constantinos Carydis, qui vient de recevoir le premier Prix Carlos Kleiber, dirige l'orchestre et les choeurs, dont on sait les qualités, avec une précision et une maîtrise passionnées, attentif à ne pas produire de mouvements grandiloquents qui couvriraient la voix des chanteurs. La production, qui a privilégié le prestige, accueille deux stars internationales, Rolando Villazón et Diana Damrau. Villazón, porté par les acclamations du public, a gagné en maturité vocale ce qu'il a tant soit peu perdu en éclat. On ne retrouve sans doute plus l'aisance vocale follement audacieuse dans les aigus et la beauté puissante de la voix légendaire du jeune chanteur que fut  Villazón, mais un travail de la maturité, plus technique, plus mesuré dans les effets, servi par un extrordinaire sens des planches. Une Damrau, qui partage avec Villazón le goût de la scène et du jeu théâtral, donne une Olympia techniquement remarquable, elle étonne par la finesse de son interprétation  d'une Antonia romantique d'une sensibilité à l'aune de l'insensibilté d'Olympia, et se montre un peu moins à l'aise et dès lors un fifrelin éblouissante en Giulietta. A leurs côtés, l'excellente basse de John Relyea qui subjugue par son interprétation des quatre rôles maléfiques, et la révélation de la soirée, Angela Brower, brillantissime dans la Muse/Nicholaus. Une voix à suivre, son interprétation a remporté tous les suffrages et a ravi la vedette aux superstars. Bravissima!
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A voir sur Arte TV le 21 novembre à 20H40.
Crédit photographique: Wilfried Hösl