Dan Tepfer interprète les Variations Goldberg à sa propre douce manière

Publié le 22 novembre 2011 par Assurbanipal

Dan Tepfer

Paris. Le Sunside.

Lundi 21 novembre 2011. 21h.

Dan Tepfer: piano

Le piano quart de queue habituel est sur la scène du Sunside. Dommage. Il faudrait un vrai crocodile plutôt qu'un petit caïman pour cette musique. Dan Tepfer nous livre en effet sa version personnelle des Variations Godberg de Jean Sébastien Bach, surnommées l'Ancien Testament de la musique. Il les joue et en joue puisqu'il se permet d'improviser dessus au piano. Pour les puristes baroqueux, il s'agit d'un double sacrilège puisqu'il ne joue pas cette oeuvre sur un clavecin et qu'il ne la joue pas à la note près. Heureusement, cette secte là est non violente.

Dan Tepfer, pianiste de Jazz, possède un bagage de pianiste classique suffisamment solide pour s'attaquer à un tel monument par toutes ses faces. Malgré le piano, malgré la salle qui n'est pas la salle Cortot, ça sonne dès les premières notes. Cette musique impose le respect. Un silence religieux s'installe. Bach a l'avantage d'être très rythmé ce qui en fait le compositeur favori des Jazzmen. Le Modern Jazz Quartet, orchestre de chambre de Jazz, en fit un album " Blues on Bach ". Mais revenons à Dan Tepfer. Là, il improvise. Il chantonne en jouant. Il n'a pas de partition. Il possède cette musique. D'ailleurs, si j'étais un critique musical de l'an 1900, je suivrai cette musique avec la partition sous les yeux. Dan décale les sons, installe des grains de sable dans la belle mécanique allemande. " Dieu doit beaucoup à Bach " (Nietzsche). C'est tout aussi évident lorsque cette musique est recréée comme ici.

Passage Jazz de la main droite alors que la main gauche déploie une pompe baroque. 

Les retours à la partition se sentent. Il y a une pause, un changement dans l'attitude du pianiste. Sa concentration est différente. Il passe maintenant à l'improvisation. Il reste dans l'esprit de cette musique très abstraite qui n'évoque pas d'image, une musique métaphysique. 

Retour à la partition avec les chevauchements de mains typiques du piano classique. Nous sommes dans un club de Jazz. Personne ne parle. C'est à peine si l'on ose boire un verre. Comme pour un concerto, personne n'ose écrire entre les mouvements qu'ils soient écrits ou improvisés. 

Après une période de flottement, retour à la précision de la partition. Contrairement à la version de Tom Koopman au clavecin que je possède, cela sonne chaud, coloré même si cela reste de l'art abstrait, à dessein. Bach devient un Blues étrange.

Retour à la fantaisie, à la vivacité baroque. Ce sont des arias, brefs, denses. Bien plus courts que les 3mn maximum des chansons depuis le 78 tours. Dan déstructure, accentue, aggrave la mélodie. 

Retour à la légèreté baroque. Comment toucher sans y toucher, sans insister? Telle est à la difficulté. Difficile d'être à la mesure de ce monument de la musique. Dan Tepfer le gravit dans différents styles et par différents moyens. Je ne suis pas toujours convaincu mais il tente, il ose. Il joue une musique, il ne récite pas une leçon. Cela mérite le respect. Mademoiselle F, plus férue de musique classique que moi, apprécie.

Dan Tepfer introduit du doute, du questionnement dans une musique extrêmement rigoureuse. Belle audace! Après un passage calme, respectueux, il attaque les deux mains dans le grave. Puis il sonne comme du cristal en revenant à la partition, égrénant les notes comme des perles de rosée. Le silence est tel que j'entends le plancher de la scène craquer sous les pieds du pianiste. Une telle intensité de silence c'est rare dans un concert de Jazz, même de piano solo. " Qu'attendez vous du public? " . " Le silence " répondait Vladimir Horowitz admirateur d'Art Tatum et de Rhoda Scott. La musique devient une ballade Jazz nostalgique, émouvante bien qu'abstraite et éthérée comme il se doit pour du Bach.

Dan se relève, repart à l'attaque, vif, joyeux comme un enfant jouant dans la neige. Retour au calme, comme une brise d'air.

PAUSE

La musique est d'une beauté exigeante. Il n'est pas encore tard mais il y a école demain et Mademoiselle F avons eu notre comptant de sentiments et de sensations. Il me reste à écouter l'album au calme chez moi. J'en parlerai bientôt, lectrices impatientes, lecteurs pressés.

Voici comment Dan Tepfer jouait cette musique il y a plus de deux ans. A vous de l'écouter maintenant.