Egypte : entre kakis et barbus, bras de fer et co-gestion

Publié le 24 novembre 2011 par Jcharmelot

Les violences cette semaine sur la place Tahrir, dans le centre du Caire, sont déjà saluées par des commentateurs comme la fin du « printemps arabe ». Ils y voient le retour des vieilles méthodes de répression que les dictatures moyen-orientales déploient contre des manifestants exigeant le respect de leurs droits. D’autres y lisent, au contraire, les frémissements d’une nouvelle saison révolutionnaire dans la capitale égyptienne. Le réveil du peuple, déçu par le manque de progrès politique depuis la chute en février du président Hosni Moubarak.

 
Les troubles qui ont fait plusieurs centaines de victimes doivent être replacés dans un contexte plus prosaïque. Celui de la co-gestion de l’après-Moubarak par les deux forces qui dominent aujourd’hui la scène égyptienne : l’armée et la confrérie des Frères musulmans. Et de la démonstration de leurs forces respectives –un véritable bras-de-fer-, à la veille d’un processus électoral qui s’annonce long et violent. Il s’ouvre le 28 novembre et s’achèvera au début du mois de février 2012, et doit mettre en place une nouvelle chambre des députés et une nouvelle chambre haute.

 
La révolution en kaki

 
L’armée égyptienne est sortie de la période révolutionnaire du début de l’année auréolée d’une réputation de défenseur du peuple. Aux premiers jours des manifestations de la place Tahrir, son commandement avait fait savoir que les soldats ne tireraient pas sur la foule. Au contraire, des blindés ont été déployés pour défendre le camp de toile qui a symbolisé la révolution au cœur de la capitale égyptienne. Les images de fraternisation entre les citoyens et les soldats sont alors devenues autant de représentations symboliques de cette alliance des civils et des militaires contre un régime coupé du peuple, corrompu et illégitime. Finalement, ce sont les militaires qui ont contraint le président Moubarak à se démettre et à prendre, dans un premier temps, le chemin d’un exil égyptien, dans son palais de Charm el Cheikh, sur les rives de la Mer Rouge.

Mais derrière ces images chargées d’espoir, apparaissait déjà à l’époque une autre histoire. Derrière le récit plein d’émotions d’un peuple renversant un tyran, se profilait l’ombre d’une institution qui depuis 60 ans domine la vie politique égyptienne. C’est un coup d’état militaire, menée par les Officiers Libres, dont faisait partie le colonel Gamal Abdel Nasser, qui a renversé la monarchie en 1952. Et depuis les présidents qui se sont succédés à la tête de l’état ont tous été des officiers. L’armée égyptienne, la plus puissante force militaire des pays arabes, a profité de son rôle central en politique pour construire un empire économique. Elle est présente aujourd’hui dans le secteur de l’industrie militaire, mais également dans l’agriculture ou l’immobilier. Son poids financier exact est inconnu, et les experts l’évaluent entre 10 et 40 pc de la production intérieure du pays.

 
Mais c’est en 1979 que l’armée égyptienne s’est vue investie d’un rôle encore plus crucial. D’un rôle stratégique. Cette année-là, l’Egypte a signé la paix avec Israël. Après les défaites de 1967 et de 1973, le plus puissant des pays arabes décidait de se retirer du champ de bataille. Et cette paix séparée, qui a valu au Caire d’être expulsé de la Ligue arabe pendant dix ans, a rendu tout conflit arabo-israélien impossible. Mais elle a également donné aux militaire égyptiens une nouvelle mission, aussi cruciale que paradoxale : celle d’assurer la sécurité de l’état hébreu. De garantir l’absence de menace sur le Canal de Suez et dans l’immense péninsule du Sinaï.

 
Le pacte de fer des militaires égyptiens et américains

Dans cette affaire, l’armée égyptienne a trouvé son compte. Depuis la signature des accords de Camp David, les Etats-Unis financent les militaires égyptiens à hauteur de 1,3 milliards de dollars par an. Le Pentagone assure également la formation des officiers et l’entrainement des troupes. Ainsi que l’entretien des équipements vendus à l’armée égyptienne. Et Washington n’a pas hésité à avoir recours aux services de sécurité d’Hosni Moubarak dans la guerre contre le terrorisme que le président George W. Bush a lancée en 2001 après les attentats contre New York et Washington.

 
Cette relation étroite, cette forte complicité, le président Barack Obama en a héritée lorsqu’il a été élu en 2008. Et il en a tenu compte dans sa gestion très attentive et très prudente de l’éviction de Moubarak. La disparition avec un minimum de violence d’un dirigeant devenu obsolète convenait à la nouvelle approche des Etats-Unis, échaudés par l’expérience irakienne. Et la mise en place d’une junte militaire pour assurer –sans précipitation– une transition vers un modèle démocratique qui restait à définir était une garantie de stabilité et de sécurité pour Israël.

 
Face à l’armée, les forces baptisée « libérales » qui ont été projetées sur le devant de la scène par la « révolution » se sont trouvées fort démunies. Le soulèvement du début de l’année au Caire a été alimenté par les réseaux sociaux, les blogueurs, et une génération de jeunes gens et de jeunes femmes éduqués. Leur colère et leur capacité à l’exprimer sans violence ont été brandies, notamment par la presse occidentale, comme une réponse positive du monde arabe au défi de la modernité. Mais c’était, sans doute, sans compter avec la réalité du combat politique. Désorganisées, sans chef, ces forces libérales ont vite mesurées leur impuissance, et leur manque de capacité à influencer le cours des évènements. Elles se sont également rendues compte que la maitrise des moyens de communication modernes ne suffisait pas à assurer la victoire. Et que sans idéologie claire, et une structure solide de partisans mobilisables, leur enthousiasme était inopérant.

 
La patience récompensée de l’Ikhwan

 
Cette idéologie et cette organisation, les Frères musulmans –Ikhwan, en arabe– en sont dotés. Et c’est eux qui ont déclenché dès le vendredi 18 novembre la nouvelle révolte de la place Tahrir. La Confrérie existe depuis plus de 80 ans, et elle est un élément incontournable de la vie politique égyptienne. Elle a soutenu en 1952 le coup d’état militaire, puis elle a pris ses distances du pouvoir. Ses chefs ont été emprisonnés, persécutés, et exécutés par Nasser. Elle a ensuite été tour à tour tolérée et pourchassée par les différents présidents qui ont régné sur l’Egypte. Lors des élections législatives de 2005, des candidats indépendants mais affiliés aux Frères musulmans ont remporté 20 pc des suffrages dans des conditions difficiles. La Confrérie s’est par contre retirée des dernières consultations de l’ère Moubarak, en 2010, tant les manipulations étaient grandes. Aujourd’hui, les sondages les plus récents donnent au mouvement plus du tiers des intentions de vote pour les prochaines élections.
La révolte du Caire qui a conduit à la chute de Moubarak a également révélé un aspect peu connu au sein du plus ancien parti d’opposition en Egypte: l’existence d’une frange réformiste et dynamique. La Jeunesse des Frères Musulmans est formée d’étudiants et de diplômés de moins de 40 ans. Ils ont su, à l’inverse de leurs ainés, adapter leur discours politique à la modernisation nécessaire de la société égyptienne. Et, bien sûr, les technologies de communication qui permettent la mobilisation rapide d’une masse critique de partisans ne leur sont pas inconnues.
Les Frères Musulmans ont pour devise « l’Islam est la solution ». Mais, au delà de leur slogan favori, ils ont su venir en aide aux plus défavorisés dans un pays de 85 millions d’habitants dont la moitié vivent avec deux dollars par jour. Où le chômage, l’illettrisme, la violence contre les femmes, sont les expressions quotidiennes d’une terrible pauvreté. Une pauvreté qui définit aujourd’hui le vrai débat politique, bien davantage que les aspirations légitimes à plus de démocratie et de participation politique des cercles mieux nantis. Depuis des décennies, les Frères ont su construire un réseau d’aide sociale et de services remplaçants les structures publiques défaillantes. Muselés politiquement, ils ont développé leur assise dans les instances représentatives, sociales et professionnelles, comme les associations et les syndicats. Ils ont ancré leur crédibilité dans la population, et c’est cette popularité qui leur donne aujourd’hui la possibilité de traiter avec l’armée, et d’exiger d’elle que leur influence soit prise en compte.
La tentation de diaboliser les Frères Musulmans reste toutefois très forte. Leur engagement à ne pas s’imposer laisse sceptiques leurs critiques dans le monde occidental. Des mises en gardes aux Etats-Unis, en Europe et en Israël averissent que la confrérie veut instaurer un état islamique en Egypte. Et qu’elle pourrait revenir sur la paix signée en 1979 avec Israël. Mais il ne faudrait pas que l’Ikhwan serve encore une fois de prétexte à ralentir le processus de démocratisation de l’Egypte. « Le pluralisme politique est l’antidote à l’extrémisme islamique », écrivait récemment le Financial Times. Il y a plus de cinq ans, l’ambassadeur des Etats-Unis au Caire avait mis en garde Washington contre une erreur de cette nature: « Les Egyptiens ont la vielle habitude de nous menacer avec l’épouvantail des Frères Musulmans », écrivait-il dans un télégramme révélé par Wikileaks. « La meilleure manière de combattre l’extrémisme islamique est de procéder à une ouverture du système politique », ajoutait le diplomate, dans un conseil qui semble parfaitement approprié encore aujourd’hui.

Le sacrifice obligé du Maréchal Tantawi

L’issue du bras de fer actuel se mesurera au destin du chef de la junte militaire : Le maréchal Mohamed Hussein Tantawi. C’est contre lui que se concentre aujourd’hui la colère des manifestants de la place Tahrir. Au début de l’année, ils demandaient la tête de Moubarak, et, dix mois plus tard, ils réclament celle de Tantawi. Et leur colère sera, au moins pour un temps, satisfaite avec le sacrifice du vieux militaire comme elle l’a été avec celui du vieux dictateur. Tantawi est un homme de plus de 76 ans, et il a pris part aux conflits de 67 et de 73 contre Israël. Il a été formé à l’époque où l’Egypte entretenait des liens étroits avec l’Union soviétique, et n’a pas le soutien de l’allié d’aujourd’hui, l’Amérique. Sa carrière a été étroitement associée à celle de Moubarak, et, comme l’ancien maitre de l’Egypte, il a fait son temps.

 
Un militaire est prêt à émerger comme le nouvel homme fort de l’Egypte post-Moubarak. Il a le soutien de l’opinion, il est l’homme des Américains, et c’est avec lui que les Frères Musulmans sont disposés à négocier leur part de pouvoir. Le général Sami Anan, chef d’état major, est le patron opérationnel de l’armée égyptienne, et de ses 500.000 hommes. Depuis le début de la « révolution », il est l’un des acteurs les plus puissants et les plus discrets du changement de régime en cours. Il est relativement jeune, 63 ans, et il est l’interlocuteur privilégié du Pentagone. Il était à Washington, en visite de travail, lorsque les émeutes ont éclaté au Caire en janvier, et il est immédiatement rentré pour gérer la crise. Le général Anan est notamment apparu sur la place de la Liberté au milieu des manifestants, après avoir donné à ses hommes l’ordre de ne pas tirer sur la foule. Et il a été acclamé comme le sauveur du peuple. Les Frères Musulmans savent qu’il dispose de la réalité du contrôle sur l’armée, sans laquelle l’après-Moubarak ne peut être géré. Et, au moins pour un temps, son association moins visible avec l’ancien régime lui permet d’aspirer à devenir le visage du nouveau.