L'Union européenne, un bête état-nation, en plus grand. Ou Lordon et la gauche de gauche

Publié le 19 décembre 2011 par Edgar @edgarpoe

Il y a quelques temps, je notais, dans un billet titré souverainisme ou tyrannie que, sous couvert d'internationalisme, les défenseurs de l'Union européenne ne faisaient que construire un bête état-nation :

"que revendiquent au fond les défenseurs d'une Europe unie ? Un souverainisme des 27, rien de moins, rien de plus. Ils souhaitent que l'Union forme un corps politique souverain, compétent pour décider d'une politique monétaire, militaire, policière, douanière, pénale...

Ils n'ont généralement pas le courage de l'avouer, et vous présentent chaque nouvelle réforme comme une petite paille qui aura vite fait de plier sous le poids des affreuses souverainetés nationales.

 Sauf que, de fil en aiguille, l'Union dispose de la plupart des compétences d'un état souverain (certes, non démocratique : la souveraineté est une condition non suffisante ; la démocratie suppose que le suffrage universel permette de décider des orientations politiques, pas de faire semblant.)

[...]

la pensée européenne, [qui] se croit ouverte et [qui] n'est que confinée à un espace suffisamment vaste pour que, vu du milieu, on en n'aperçoive pas les frontières."

Frédéric Lordon va publier un texte dans la Revue des Livres (http://www.revuedeslivres.fr) , à paraître en janvier, dans lequel il exprime une idée très proche :

"On peut, et c’est mon cas, trouver préférables les projets de dépassement des actuelles nations puisque, sous les bons agencements institutionnels, ils augmentent les puissances individuelles et étendent les chances de paix. Mais s’il n’y a à choisir qu’entre, d’une part des agencements générateurs de violence économique et négateurs de la souveraineté politique, et d’autre part les solutions nationales, alors pour ma part je n’hésite pas un seul instant. Et tout ceci à la condition de voir au moins que les entreprises de « dépassement » ne sont finalement jamais que des projets de reconstruction de nation mais à une échelle étendue. Pour peu qu’on se soit donné comme boussole absolue le principe de souveraineté, c’est-à-dire avoir admis sa clôture intrinsèque, on peut nommer nation tout ensemble se proposant de le déployer et, partant, mieux se faire à l’idée que la « nation » ainsi redéfinie est un principe indépassable, même s’il est toujours possible à ceux qui en ont le loisir d’en penser le point asymptotique : la nation-monde – mais alors à la condition de ne plus prétendre faire de la politique dans la conjoncture présente."

 Le seul aboutissement cohérent d'une démarche internationaliste serait un gouvernement, ou un ordre juste, mondial. L'entre-deux européen, surtout actuel, n'est rien de plus qu'une nation, qui plus est ingouvernable.

Ceci n'est pas qu'un débat théorique. Je crois que la gauche de gauche, celle qui ne nie pas les dégâts de la construction européenne, se plante en souhaitant conserver le projet européen, toujours considéré comme "internationaliste", affublé donc d'un coefficient positif. Dépasser 27 nations considérées comme trop petites pour en construire une autre à la place, sans changer d'un iota l'ordre du monde, sans rendre les règles du jeu international plus juste (et pour cause, l'Union européenne fait le jeu de l'OMC et a subordonné sa politique de défense à l'OTAN), n'a rien à voir avec de l'internationalisme.

Pour descendre encore plus bas dans la cuisine politicienne, je crains que le travail de Lordon (et le réveil du M'Pep) ne viennent un peu tard par rapport à l'élection présidentielle. Avec un an d'avance, Lordon, et d'autres, auraient pu faire adopter au Front de gauche le choix de la sortie de l'euro - au lieu de faire le cadeau extraordinaire à Marine le Pen de la laisser porter, presque seule, ce thème (en réalité le FN s'accroche encore à un euro monnaie commune, mais c'est une autre histoire).

Du fait de ce retard, la campagne du Front de gauche est une guignolade, où l'on doit supporter d'entendre que l'euro est indispensable pour créer, un jour, un smic européen. Le Front de gauche voit bien que l'euro ça ne marche pas en pratique, mais considère qu'en théorie c'est toujours viable. Les théoriciens de la gauche de gauche ont raté un train.