Rites pour une société en souffrance : la magie

Publié le 24 février 2008 par Gonzo

Il y a toute une tradition en islam à propos des vertus curatives de la parole divine. Une tradition qui s'appuie en particulier sur un verset du Coran (sourate Al-Isrâ', verset 82) : "Nous faisons descendre du Coran, ce qui est une guérison et une miséricorde pour les croyants."(ونزل من القرآن ما هو شفاء ورحمة للمؤمنين)
Le Coran peut donc être un remède, à la fois dans un sens métaphorique, en aidant le croyant à être meilleur, et aussi selon certaines traditions en permettant à la parole divine d'agir contre des atteintes physiques parfois mais en général d'ordre psychologiques.
Exploitant un marché de l'occulte en pleine expansion dans un monde en quête de "réenchantement', les désenvoûteurs et autres "tradipraticiens" proposent de "guérir" troubles somatiques et même affections mentales. Pour cela, on fait appel dans les pays arabes à un homme de religion - au savoir souvent autoproclamé - qui administrera, sous différentes formes, la parole divine accompagnée, et c'est là que réside le danger, de divers autres traitements plus ou moins violents.
Conjurer le mauvais sort, exorciser ces forces de l'invisible que sont les djinns, peut être réalisé par ruqiy (رقي), ce que l'on peut traduire, faute de mieux, par "incantation magique". Celle-ci est légale - sur le plan religieux - lorsqu'elle use des versets du Coran et des formules religieuses reconnues autour des différents noms de Dieu, quand elle est proférée en langue arabe (ou dans une langue connue) et lorsqu'on reconnaît que la vertu curative de cette incantation réside dans la puissance divine et non pas dans la formule elle-même.
Faute de cela, on sort du cadre légal religieux et l'on entre dans l'univers de l'associationnisme (رقي شركي), de la magie (سحر). Des pratiques hautement répréhensibles aux yeux des jurisconsultes, mais que la religion populaire ne perçoit pas de la même manière par ignorance sans doute, et aussi parce qu'elle a toujours "accordé foi", dans toutes les régions du monde arabe, à des traditions curatives venues du fond des âges.
Des pratiques qui ont toujours eu cours par conséquent mais dont on peut penser qu'elles sont plus présentes, plus visibles, en temps de crise grave, lorsqu'il n'y a plus d'autre solution ou encore lorsque les menaces ou les difficultés semblent si importantes qu'il n'y a de sortie possible que par une sorte d'échappée magique dans l'imaginaire.
Une situation qui s'applique sans doute assez bien à ce que vivent les Palestiniens, en particulier à Gaza où cet article (en arabe, comme les autres références de ce billet) du quotidien en ligne Elaph signalait en novembre dernier l'essor sans précédent des guérisseurs et autres "cheikhs docteur bénis de Dieu" (الشيخ الدكتور المبارك) ayant pignon sur rue, passant des annonces dans des journaux et tenant des sites internet.
Un phénomène que l'on retrouve en Cisjordanie selon un article très récent du quotidien Al-Quds al-'arabi qui explique par la difficulté de la situation actuelle l'essor spectaculaire de ceux qu'on appelle là-bas les fattâhin (rien à voir avec le mouvement Fatah !) ou encore 'arrâfin (ceux qui "ouvrent", au sens de délivrer, ceux qui savent...).
Frappée elle aussi par une crise sociale et politique à laquelle il semble bien difficile de trouver des remèdes (rationnels), l'Algérie connaît de son côté un engouement sans précédent pour ces pratiques curatives selon cet article d'Islam-online. Dans un pays où près de 10% de la population souffrirait de troubles psychologiques, les autorités limitent leur ambition à empêcher autant que possible qu'elles se déroulent dans les lieux publics et en particulier dans les mosquées.
A l'évidence, la réapparition notable de ces pratiques magiques, qui n'étaient plus que marginales, est bien le signe de la souffrance qu'endurent aujourd'hui les populations du monde arabe.
Photos tirées du site palestinien : www.tattar.comCulture & Politique arabes