Communication, maîtrise et liberté par oobdae

Publié le 15 janvier 2012 par Egea

égéa avait publié il y a quatre mois un billet sur la maîtrise de la communication. Yves Cadiou l'avait commenté. Oodbae, un autre commentateur prolifique, lui adresse ce long texte de fond : je ne résiste pas au plaisir de l'ériger en billet, car il suscite un débat qui va bien au-delà des aspects opérationnels où je m'étais placé. Et en plus, c'est un moyen de rendre hommage aux lecteurs qui n'hésitent pas à venir écrire sur égéa. Alors : faut-il maîtriser la communication ? Mais ça veut dire quoi ?

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O. Kempf

M. Cadiou,

j'ai eu l'occasion de lire plusieurs de vos commentaires desquels émanait une apologie de la liberté d'expression inconditionnelle. J'aimerais rapidement et en toute humilité interpréter cette inconditionnalité de la liberté d'expression comme une liberté d'expression à tout prix, notamment le prix de l'ordre public, donc débouchant sur la révolution continuelle, puisque si la révolution s'arrête, l'ordre public revient, donc la maîtrise de la communication fonctionne.

De fait, ce petit raisonnement repose sur l'idée que la maîtrise de la communication se corrèle avec l'ordre public, dans un sens général. Placons nous, je vous prie, dans un état d'absence de maîtrise de la communication. A moins que vous ne supposiez que toute communication ne serait que spontanée voire dénuée d'arrière-pensée prosélyte, vous convenez que toute communication peut potentiellement être suscitée par quelque intérêt financier, privé, économique, inavouable, et qu'il y a des "flots" de communications qui seraient essentiellement motivés par des intérêts mercantiles voire nuisibles à dessein.

Or, c'est sur la base de toutes ces communications qu'on vote, qu'on élit, qu'on donne son avis dans un sondage, qu'on fait tomber un ministre, qu'on contraint un maire à la démission, bref qu'on ordonne la société publique, dans une société démocratique.

Par conséquent, l'absence de maîtrise de la communication (par l'état, je suppose) signifie la possibilité pour toute puissance économique de financer une campagne médiatique pour poursuivre tout but sans autre contrainte que de s'assurer la neutralisation des avis contraires, chose aisée si ils sont le fruit des réflexions individuelles d'un certain nombre de citoyens particulièrement curieux. Imaginons comme buts par exemple " l'autorisation de mise sur le marché d'un médicament contre l'obésité", "la pénétration d'un marché national d'automobiles en moyenne gamme", " la lutte contre la pédophilie".

On ne cherchera pas à convaincre toute la nation, juste à se créer un marché local et captif, captif parce que soumis à la communication exhaustive de cet intérêt économique, exhaustif parce que le seul contre-pouvoir serait un autre intérêt économique d'égale puissance. ... la libre concurrence libérale comme garde-fou ... oui mais, l'entente sur les prix...

La communication anarchique mais globale, sans maîtrise par la puissance publique, permet donc au plus fort d'imposer ses vues dans son domaine, dans son périmètre, dans son fief, sur son marché captif, sans autre contrainte que d'alimenter régulièrement la communication par des annonces et des fausses alertes. On en revient à une société ordonnée localement par la loi du plus fort local, comme aux temps médiévaux des vassaux, suzerains, duchés, seigneurs, etc, soit à un abandon de l'ordre public (national). Une société à l'américaine tendance parti républicain.

Est-ce un progrès? une régression? un statu quo? une révolution continuelle?

En tout cas, on a vu avec l'affaire d'Outreau ce que l'absence de maîtrise de la communication produisait. On voit avec BHL ce que l'absence de maîtrise de la communication a produit.

On peut souhaiter, et je le souhaite, que chaque citoyen se forme, s'enrichisse intellectuellement et librement, et tout et tout. Mais tôt ou tard, ces citoyens doivent trouver des points de convergence, parce qu'ils sont citoyens de quelque chose. Or plus ils sont fortement confortés dans leurs certitudes personelles grâce à leur liberté d'information, plus grossiers et simples devront être ces points de convergence, vous en conviendrez je suppose.

Typiquement, en France, le dieu, ou les droits de l'homme, sont des points de convergence non négociables. Le patriotisme, par contre, est généralement honteux.

Plaçons nous à présent dans la situation d'un conflit entre peuples, qui peut être militaire, mais peut aussi être simplement politique avec des enjeux économiques de l'ordre d'un pourcent de PNB. L'absence de maîtrise de l'information permet, d'un coté, à une majorité de citoyens d'apprendre que l'enjeu politique est en fait économique. " on est encore le jouet d'intérêts privés". Veut on soutenir le gouvernement pour préserver l'avantage économique en jeu? Or il n'y a pas de maîtrise de la communication, rappelons-nous en. Peut on croire que la puissance adverse refusera de laisser croire, par le financement d'une campagne de communication, que soutenir l'option A est dans l'intérêt national alors que c'est l'inverse?

On peut essayer de remplacer les termes avec "Turquie", "Renault", "Adhésion à l'UE", "France", " renflouement de Renault", etc. Mais aussi "USA", "Halliburton", "Rumsfeld", "seconde guerre d'irak", "armes de destruction massive cachées", "Irak".

Encore une fois, la non-maîtrise de la communication (par l'état), donc une communication anarchique (du point de vue de la maîtrise par la puissance publique par opposition aux entités privées), est elle un progrès? une régression? Soutiendrait elle un statu quo ou une révolution continuelle?

En enfin, question à la mord-moi-le-noeud, l'état en général et les élus en particulier sont issus d'un système démocratique, ils sont mandatés par le peuple, notamment dans l'exercice de cette maîtrise de la communication, non?

Quoique vous répondiez, ma position est que d'une part cette révolution de l'exercice de la liberté de penser par la disponibilité potentielle de l'humanité à l'écoute de notre petite voix personnelle a débuté dès le milieu des années 90 mais cette révolution n'a ni empêché la guerre du Congo de perdurer, ni permis de vendre plus de Rafale malgré sa supériorité notoire, ni permis de cantonner BHL à la dédicace au salon du livre, ni permis d'imposer la construction de prisons supplémentaires malgré leur insuffisance numérique et surtout leur délabrement, ni permis d'empêcher le remplacement de Napoléon par quelque empire malien au programme d'histoire du collège. Je trouve d'autre part que cette révolution est comparable à la télévision par satellite, à la radio sans fil, et même à l'apparition de la "Gazette", sous Louis XIII si mes souvenirs sont bons et celles-ci n'ont déjà pas rendu l'humanité moins mauvaise ou plus heureuse.

Je trouve enfin que cette liberté d'expression n'améliore en rien la situation de l'humanité en ce qui concerne sa plus importante lacune: la stupidité humaine . Toutes ces révélations qu'on apprend sur Internet ont essentiellement une unique conséquence pour chacun d'entre nous (je m'inclus par humilité): en quoi vais-je croire à présent?

D'où ma question que je répète: progrès, régression, statu quo ou révolution continuelle?

oodbae