La linéarité de notre culture

Publié le 18 janvier 2012 par Fmariet


Tim Ingold, Lines, a brief history, second edition, 2007, Routledge, London, bibliogr., Index, 28 $ (eBook) ; l'ouvrage vient d'être traduit en français par Sophie Renaut, Une brève histoire des lignes, éditions Zones sensibles, 256 p., 2011, 22 €
La ligne n'est pas un objet d'étude anthropologique courant. Pourtant, à lire cet ouvrage, on ferait bien d'y regarder de plus près. Des lignes, il y en a partout, sur nos cahiers d'écoliers ("allez à la ligne, tirez un trait"), dans les champs labourés (agri-culture) et nos potagers tirés au cordeau, nous en suivons partout, qu'il s'agisse de partitions de musique, de défilés, de trajets sur mer, dans la neige, d'itinéraires de métro ou de bus. Se déplacer, raconter des histoires, chanter, écrire, lire, tant d'activités relèvent des lignes.

Anthropologue, Ingold poursuit la ligne dans de nombreuses cultures pour dégager son rôle, son arbitraire, la repérer dans les cartes, dans l’écriture et la calligraphie, dans la musique, dans les arbres généalogiques et dans ceux qui exposent l’évolution des espèces (la ligne comme outil d'exposition). Il analyse la place du tissage, du fil et de la broderie, des filets (network), la distinction entre écrire et dessiner, la relation aux gestes, aux mouvements (donc à la danse).
Le travail de Tim Ingold se situe dans la tradition (dans la ligne) de l'analyse de la "raison graphique" ; Goody déjà attirait l'attention sur la "domestication" de "l'esprit sauvage" par l'écriture qui se fait en ligne. Ingold analyse, à partir d'un ensemble très varié de cas, comment nous sommes liés à des lignes, comment notre esprit est fait de lignes. De l'armée qui ne cesse d'aligner des colonnes et des rangs, à la géométrie dès Euclide avec ses points, ses droites, ses plans. Les paysages avec les lignes électriques et celles du téléphone ou se rassemblent les oiseaux.
Depuis Saussure, on perçoit combien la linéarité du signifiant phonique, la musique des discours est déterminante. Tim Ingold rappelle que la phrase est un découpage grammatical artificiel de cette ligne. Quelle place pour la ligne en pointillés qui, ramenée à une suite de moments, n'est plus une ligne ?
Penser en ligne : peut-on faire autrement ? La créativité est-elle à ce prix ? Voir et concevoir en ligne ?
Le Web, culture en ligne, systmatise et inculque des modes de pensée et de perception : l'usage constant des cartes et des plans, par exemple, jusqu'à la "Timeline" de Facebook. Bientôt les gestes pour commander des jeux, un téléviseur (hand gesture recognition)...
Tant de lignes donnent le vertige d'autant que l'auteur nous laisse en plan avec toutes ces lignes et ses points. Mais il nous a fait toucher du doigt l'étrangeté du quotidien, son exotisme (selon la belle expression de Georges Condominas) et l'un des arbitraires essentiels de notre culture, que nous n'avions pas perçu. La résistance à la délinéarisation des médias (TV, presse, radio) suffit à montrer à quel point la linéarité passe pour un phénomène naturel dans notre culture.
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