La présentatrice-talibane ne fait plus recette

Publié le 01 février 2012 par Journalpakistan @journalpakistan

Une animatrice de télévision a été licenciée sous la pression des internautes. Elle chassait les couples non-mariés dans un parc de Karachi.

Publié dans La libre Belgique et le Point.fr le 1er février

Par Emmanuel Derville, à Islamabad.

Le matin du 17 janvier, des millions de Pakistanais se réveillent devant une émission surréaliste diffusée sur Samaa TV. En direct, la présentatrice, Maya Khan, entre dans un parc de la ville de Karachi. Avec ses lunettes de soleil et sa tunique rouge, elle ressemble à une femme de la bourgeoisie libérale. Erreur. Accompagnée de deux consoeurs et d’un cameraman, elle poursuit les couples d’adolescents qui déambulent. « Comment vous appelez-vous, demande-t-elle à deux jeunes assis sur un banc. Vous êtes fiancés ? Mariés ? Vous êtes étudiants ? Que faites-vous là ? Vous devriez être en cours. » Intimidés, certains essayent de s’enfuir. Maya insiste : « où est votre certificat de mariage ? » Au Pakistan, garçons et filles ne doivent pas sortir ensemble sans être mariés. La classe moyenne demeure conservatrice. Ceux qui enfreignent les règles sont accusés de salir la réputation de leur famille. Les crimes d’honneur, qui sanctionnent une relation intime entre un homme et une femme contre l’avis des parents, demeurent courants. Mal à l’aise, un adolescent demande à ce que la caméra soit coupée. « Elle est éteinte », répond Maya Khan alors que le cadreur continue de filmer.

Influence des libéraux

Le raid de Maya Khan déclenche une tempête de protestation sur Facebook et Twitter. En deux semaines, 5500 personnes signent une pétition sur internet demandant la suspension de l’émission et le licenciement de Maya Khan. « C’est une violation de la vie privée », s’énerve un signataire. Des quotidiens locaux en langue anglaise comme Express Tribune et Dawn publient des articles de blogueurs sur leur site. Maya Khan y est comparée aux talibans. A Islamabad, la descente de Maya Khan rappelle l’époque où les étudiants de la mosquée rouge, une école religieuse ultra-conservatrice de la capitale, descendaient dans les rues pour inciter les femmes à se voiler et fermaient les salons de massage.

Sous pression, Samaa TV finit, samedi dernier, par se plier à la pétition. Une première depuis le lancement des télévisions privées il y a 10 ans. Elles sont aujourd’hui 80 à travers le pays. « Entre elles, la concurrence est féroce, détaille Adnan Shaukat, patron d’une chaîne locale. Pour faire de l’audimat et attirer la publicité, elles font du sensationnel, quitte à montrer des images chocs ou à faire irruption chez les gens, caméra au poing. »

Un constat que partage Adnan Rehmat. Son ONG, Intermedia, milite pour plus d’éthique dans la presse. « Il y a 17 000 professionnels dans le pays mais peu ont été formés en école de journalisme », précise-t-il. Avec deux organisations, il s’apprête à déposer une demande devant la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire, pour qu’elle lance un rappel à l’ordre aux organes de presse. « La loi garantit la liberté d’expression et le respect de la vie privée. Nous voulons que les chaînes respectent ces principes équitablement », ajoute-t-il. L’activisme d’Intermedia et la contestation sur internet illustre l’influence grandissante des libéraux. Avec l’émergence des talibans et l’activisme des partis islamistes, leur poids a longtemps été sous-estimé. Plusieurs politiciens libéraux comme le gouverneur de la province du Penjab Salman Taseer, et le ministre des minorités Shahbaz Bhatti, avaient été assassinés par des radicaux l’année dernière. « Ces meurtres avaient terrifié les libéraux, se souvient Adnan Rehmat. Mais ils n’avaient jamais cessé de s’exprimer sur les réseaux sociaux et cette mobilisation a porté ces fruits. »

Voici un extrait de l’émission.


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