Une photo, quelques mots # 19

Par Mathylde

Voilà ! Nous y sommes. Ce n’est pas grand, c’est vrai, mais c’est chez moi. Bien sûr, vous allez chipoter, dire que la rue ne m’appartient pas, mais ici, c’est le dernier endroit qui me reste, le seul que l’on ne m’a pas pris, le seul où les huissiers ne viendront pas me chercher…Tout ça, vous connaissez, je ne vais pas vous raconter votre histoire… Vous m’excuserez, je n’ai pas eu le temps de ranger… ni de faire la vaisselle. Oh évidemment, comme je n’aime pas qu’il y ait des affaires partout, je ne garde rien. C’est plus pratique en cas de déménagement, voyez-vous… Au début c’est un peu difficile, mais ensuite on s’y fait. Pourtant j’étais quelque peu matérialiste avant, un vrai propriétaire dans l’âme ! On change, que voulez-vous… Est-ce que je peux vous offrir un verre ? Prenez donc une canette, le patron du café est sympa, il me laisse les boissons à moitié consommées… Vous serez bien, là, je vous assure. Personne ne viendra vous ennuyer, il n’y aura pas d’histoires. La grille vous protégera. Oui, oui, j’ai même la clé ! Enfin un fil de fer, mais l’essentiel, c’est que ça ouvre, n’est-ce pas ? De toute façon, moi, je suis là, de 22h à 6 heures pétantes, donc s’il vous manque quelque chose, n’hésitez pas ! Le réconfort, ça me connaît, hein ! C’est entendu, alors, nous sommes voisins ! Au fait, ma déco, comment la trouvez-vous ? Pas mal, non ? Au moins, c’est original ! On trinque ?

Assis à la terrasse du café, je n’en croyais pas mes oreilles. Je connaissais bien le vieux SDF… enfin “bien”… de temps en temps je lui donnais une cigarette et quelques euros pour qu’il puisse manger quelque chose. Inconsciemment, je pensais qu’il n’était pas capable de tels discours. Comment faire preuve d’une telle douceur quand la vie vous a presque tout repris ? J’eus brusquement honte de moi même, de mon petit confort bourgeois, de mes quelques piécettes distribuées par ci, par là, me donnant bonne conscience. Je me levai d’un bon, arborai un large sourire et me dirigeai vers ce petit papi barbu qui tentait d’essuyer les larmes d’une jeune femme avec les manches de sa chemise.

Photo de Kot. Atelier une photo, quelques mots de Leiloona.