Le Penchon ou Mélenchen ?

Publié le 13 février 2012 par Delanopolis
Pour Atlantico, Serge Federbusch s'est amusé à décrypter le combat de catch à quatre où Mélenchon et Le Pen essaient de faire bonne figure sur le ring ! C'est ici que ça se passe, en version originale.


Dernières nouvelles des Fronts : comment les extrêmes tentent de survivre dans une élection bipolaire.

Front national et Front de gauche sont victimes de cette drôle d’élection présidentielle, comme il y eut autrefois une drôle de guerre, faite de mouvements lents, d’observation et d’intoxication mutuelles. Sur le fond, les deux principaux camps ont décidé de faire boire la soupe à la grimace aux Français pour cause de rigueur financière. Les enjeux de cette élection sont donc réduits : Hollande ou Sarkozy à l’Elysée, des inspecteurs de finance de «gauche» ou de «droite» pour les conseiller, un peu plus de TVA ou un peu plus d’ISF, un peu plus de régularisations ou un peu plus de reconduites à la frontière pour les clandestins, un pacs alourdi ou un mariage light pour les homos, etc. Rien de très clivant.

Ce cercle de la raison qui agit plus que jamais comme une prison idéologique et politique devrait, en théorie, exciter les extrêmes et doper les votes rebelles. Pourtant, si l’on en croit les sondages, ce que l’on ne peut s’empêcher de faire même si l’on s’en méfie, les candidats socialiste et umpéiste vireront largement en tête au premier tour. L’électorat, même protestataire, paraît majoritairement résigné à la poursuite de la politique qui, depuis trente ans, fait de l’Europe et d’une monnaie «forte» la religion officielle de la caste dirigeante. Comme Monti en Italie, Rajoy en Espagne ou Papademos en Grèce, les nouveaux dirigeants français ne seront vraisemblablement que de nouveaux partisans d’une vieille politique.

Chose étonnante, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon semblent eux aussi avoir renoncé à briser l’étau bi-partisan, au moins pour cette élection. Ils se contentent de se livrer à une compétition aux marges du «grand ensemble électoral central» pour incarner le vote protestataire.

Commençons par le cas Mélenchon, dont il ne faut pas oublier qu’il est encore une sorte de franc-tireur dans son camp - un Front tireur ? - puisqu’il vient du parti socialiste et que son OPA amicale sur le parti communiste n’est pas achevée, loin s’en faut. Il est parvenu à gommer entièrement son passé d’apparatchik socialiste et son vote en faveur du traité de Maastricht en 1992. Son objectif est clairement d’asseoir sa légitimité sur ses nouvelles troupes pour les étapes suivantes. Pour cela, il doit viser les 10 % qui lui permettront de négocier dans des conditions honorables avec le PS pour les investitures aux législatives. S’il atteint ce score et leur décroche un nombre suffisant de circonscriptions, les dignitaires communistes lui sauront gré de ses efforts et continueront probablement à le suivre dans ses aventures futures.

Il a deux atouts, récemment révélés, pour y parvenir. D’abord, la droitisation de Sarkozy incite Hollande à se recentrer pour grignoter davantage encore l’électorat modéré et garantir son élection au deuxième tour. Du coup, Hollande dégarnit son flanc gauche, risque de passer pour un tiède et dope Mélenchon. Il faut noter que rarement l’extrême gauche a réuni autant de monde dans ses meetings (8 000 à Montpellier, 10 000 à Villeurbanne !) que le candidat du Front de gauche ces dernières semaines. Il y a un engouement montant, dû également aux indéniables qualités de polémiste et de tribun de l’individu. Ce devrait être une honte pour l’UMP que les formules les plus assassines et percutantes sur Hollande (le capitaine de pédalo, le pistolet à bouchon contre les marchés financiers) soient le fait de Mélenchon et non des «plumes» sarkozystes, singulièrement peu inspirées depuis le début de la campagne.



Autre atout mélenchonien inattendu : en gauchisant son discours, Marine Le Pen a brouillé son image. Elle braconne sur les terres de l’extrême-gauche, parle de hausse de salaire minimum et de défense du service public, tournant le dos au discours pro-patronal et anti-assistanat de son père.

Mais ce terrain ne lui est guère favorable. Mélenchon a beau jeu de railler la conversion tardive d’une «semi-démente» (on est proche d’une injure publique pénalement sanctionnable !) et l’absence complète d’engagement du Front national dans les luttes sociales depuis quarante ans. Il entreprend donc habilement d’apparaître comme le meilleur réceptacle naturel du vote protestataire, notamment ouvrier. Il tente ainsi de siphonner l’électorat lepéniste comme Sarkozy l’avait fait en 2007, mais en agitant la question sociale et non celle de l’immigration et de la sécurité.

Pour l’heure, Marine Le Pen dispose d’une solide avance sur ce paradoxal et inattendu concurrent, qu’elle s’est un peu créé elle-même en allant le chercher sur ses thèmes de prédilection. Mais sa campagne manque de mordant. Elle est moins inquiétante mais aussi moins percutante que son père. Le risque de ne pas pouvoir se présenter faute d’obtenir cinq cents parrainages peut galvaniser la fureur de ses plus chauds partisans mais aussi démobiliser son électorat flottant dont il ne faut pas oublier qu’il avait facilement déserté son camp en 2007.

De plus, le Sarkozy droitier ressuscité pour les besoins de la campagne, même si Marine Le Pen s’aligne dans la compétition, peut grappiller quelques votes d’hostilité aux immigrés et aux fonctionnaires que la frontiste aura laissé filer à force de singer un candidat de gauche extrême. On voit donc les lepénistes mangés des deux côtés : à gauche par un Mélenchon qui, pour une fois, peut lui renvoyer l’argument de l’original supérieur à la copie ; à droite par un Sarkozy relooké par Patrick Buisson. La position frontiste n’est guère confortable.

Paradoxalement, l’absence de la blonde héritière de Saint-Cloud à la présidentielle faute de réunir les cinq cents signatures pourrait devenir une bonne affaire pour ses troupes. Le Front national pourrait espérer bénéficier d’un vote de tous les ulcérés anti-système lors des législatives. Ce serait alors la mort de l’UMP, balayée lors de triangulaires généralisées. De ce point de vue, l’intérêt évident de Sarkozy (la non-candidature de Marine Le Pen en avril), n’est pas celui des députés UMP sortants (la présence de candidats frontistes galvanisés en juin).

Heureusement pour Le Pen, on peut présumer qu’elle dispose d’un socle quasi-incompressible de 14 à 15 % d’aficionados pour qui elle incarne seule la rupture avec l’ordre établi et le déclin de la France. Mais le souffle mélenchonien se fait sentir sur sa nuque.

Bref, nous sommes dans une sorte de catch à quatre, où deux poids lourds affrontent deux poids plumes lesquels cherchent à se faire tomber tout en mordant les chevilles des plus gros. Toute élection présidentielle recèle une surprise. Ce ne sera pas Bayrou, cela aurait dû être Le Pen, ce sera peut-être Mélenchon. Il ne figurera certes pas au deuxième tour. Mais il s’inscrira durablement dans le paysage politique français. Une sorte de Besancenot ayant transformé l’essai ou de refondateur du parti communiste des années 1970. Cela n’a rien d’étonnant au vu du caractère régressif du jeu politique actuel.